L’Exploration

L'exploration
Lors de la préparation de cette excursion dans la zone interdite de Tchernobyl, la première question que je me pose c’est : combien de temps ? Je ne sais pas si vous avez déjà survolé dans Google Earth la zone de Tchernobyl et de Pripyat ? Une ville de presque 50 000 habitants c’est grand, très grand ! Je me rends compte qu’une visite de fond ne se fera pas en moins de 10 jours. Mais 10 jours dans une zone d’exclusion, dont la majorités des lieux possède un taux de radioactivité dépassant encore toutes les normes établies, ce n’est pas quelque chose d’anodin. Je n’ai de toute façon pas 10 jours à passer sur place, malheureusement ! Je décide donc de partir pour une voyage de 5 jours, dont 2 jours pleins dans la zone.
 
La deuxième question que l’on se pose c’est : à quel prix ? Et quand je dis prix je ne parle pas de valeur pécuniaire, mais de risques. Quels sont les risques à pénétrer dans une telle zone ? 30 ans après la catastrophe, à quels niveaux de radiations vais-je exposer mon corps. Il est difficile de trouver des informations claires, d’autant que la réponse à cette question est conditionnée par de nombreux paramètres extérieurs, le climat en première ligne. D’après les informations que l’on trouve sur les sites des tour opérateurs, les doses de radiations que le corps subit en 2 jours dans la zone ne dépassent pas celles reçues dans le trajet en avion pour y venir depuis Paris. Mais comment en être sûr ? D’autant qu’il est également mentionné sur ces mêmes sites qu’il est « préférable » de na pas boire, manger ou fumer dans la zone. Il est même recommandé de prévoir des vêtements jetables et des protections pour tout ce qui touche le sol (comme un trépied). J’ai du passer plusieurs heures à analyser l’ensemble des paramètres et témoignages, mais dans le fond je sais que même un nombre considérable d’avertissements ne freinerons pas mon envie de poser le pied dans les rues de Pripyat.
 
C’est un samedi soir que nous atterrissons à Kiev. Le temps est plutôt agréable, ce qui enterre les clichés que nous avons apportés à propos de l’Ukraine. Ce qui correspond à ce que j’attendais en revanche, c’est la sensation de dépaysement. La langue est différente, bien sur, mais l’alphabet l’est tout autant. Et je peux vous assurer que diriger un taxi, même officiel, jusqu’à la rue de notre appartement dans le cœur de Kiev à demandé un effort de communication intense ! Mais après tout, peu importe, c’est exactement ça le « Voyage ».
 
Dimanche matin à 8 heure, notre guide arrive à bord de la camionnette qui sera notre principale protection face aux radiations qui émanent de la zone. Le contact est tout de suite chaleureux et je comprends que notre guide sait ce que nous sommes venus chercher. Pas uniquement des photos, mais plutôt des images. Des images à mettre sur tous ces mots qui résonnent dans nos têtes depuis la catastrophe du 26 avril 1986. Nous traversons Kiev dans notre camionnette, qui nous conduit de rues en rues vers les grands axes routiers. Nous apercevons ce qui caractérise la ville de Kiev, un mélange architectural extrêmement varié où se succèdent les styles néo-gothique, néo-renaissance, néo-baroque, néo-classique et nouveau style russe. Cette anarchie forme pourtant un mélange harmonieux d’où émergent les réputés dômes si caractéristiques des églises orthodoxes russes. Je suis resté en admiration totale devant la basilique Saint Sophie ! Peu à peu nous empruntons des routes dont la taille et la fréquentation s'amenuisent à mesure que nous approchons du premier check point de la zone d’exclusion.
 
Après 2 heures d’un trajet relativement calme nous empruntons les premières routes menant à Tchernobyl. Nous avons les yeux fixés sur nos compteurs Geiger, mais rien… Nous sommes obligés de descendre pour le premier check point durant lequel les militaires, armés pour certains des fameuses Kalashnikov, contrôleront nos identités et nos autorisations de pénétrer dans la zone. Je me rends compte que le terme « interdit » est bien adapté. Nous remontons dans le camion et continuons notre route jusqu’à la ville de Tchernobyl. Ca y’est nous sommes dans la « fameuse » zone d’exclusion des 30 kilomètres de Tchernobyl.  Dans cette petite ville règne une ambiance aussi unique qu’étrange. De nombreux bâtiments semblent désaffectés. Des dizaines de maisons sont soit abandonnées, soit partiellement détruites. Et pourtant la vie y règne. On y trouve des commerces, des bureaux, de nombreux appartements affectés aux personnes travaillant dans la zone. Ici sont logées les personnes travaillant à la surveillance et l’entretien des restes de la centrale, mais également les personnes qui sont amenées à y travailler indirectement, comme que notre guide. Après une brève escale au bureau de notre guide nous continuons notre route en direction de Pripyat, en passant à quelques centaines de mètres du réacteur numéro 4, maintenant coiffé de son nouveau sarcophage. Nous nous arrêtons pour prendre quelques photos de la centrale, et, à peine sortis de la camionnette, nos compteurs Geiger commencent à grimper. Étant calibrés sur la dose naturelle moyenne de radiation admissible pour le corps humain, située à environ 0,30 µSv/h (pour micro sievert par heure), ils se mettent à biper pour nous alerter d’un taux anormal de radiation. Ils affichent alors environ 1 µSv/h. C’est n’est pas si énorme en étant si près de la centrale, seulement 3 fois la dose usuelle ! Nous verrons bientôt que les compteurs peuvent afficher beaucoup plus !
 
Nous reprenons notre route jusqu’au mythique panneau à l’entrée de la ville de Pripyat. Il est installé dès 1970 pour marquer le début de la construction de la ville. Nous descendons et nous approchons, le taux semble à peu près « normal », à peine 0,70 µSv/h. Mais le guide veut nous montrer quelque chose. En approchant les compteurs de l’herbe qui borde les routes, le Geiger s’affole d’un coup, passant très rapidement de 0,70uSv/h à plus de 30 uSv/h, 100 fois la dose naturelle ! Je comprends alors ce que « ennemi invisible » défini. C’est effectivement impossible de ressentir quoique ce soit, si ce n’est de la crainte. Aucune odeur, aucune visibilité de ce phénomène ! Nous ne nous attardons pas. Notre guide nous confiera plus tard qu’il à déjà vu son compteur monter à plus de 300 µSv/h dans les zones non fréquentées telle que la Foret Rouge. Nous approchons alors du dernier check point, celui de la ville de Pripyat. Nous apercevons les premiers immeubles, le rouge de leur briques perce à travers les arbres décharnés. Les routes sont vraiment très abimées, l’eau s’accumule dans les nombreux trous qui se sont formés dans le vieux bitume craquelé, mais notre guide-pilote semble connaitre la route par cœur. Nous continuons notre chemin vers le centre de la ville et sa place principale. Sur place nous garons le camion en plein milieu. Nous descendons et tout de suite la fascination nous emporte. Notre silence vient accompagner celui qui se dégage de cette ville, cette immense ville aux allées larges, aux places gigantesques et aux bâtiments aussi massifs que fiers. C’est absolument indescriptible à vrai dire, on ne comprends pas tout de suite ce monde qui nous entoure. Cela ressemble à une ville et nous parait évidemment familier, mais c’est à la fois totalement sauvage et anarchique. Les arbres et la mousses prennent place aléatoirement, semblant percer les couches de béton et de bitume avec une facilité déconcertante. Les immenses bâtiments d’habitation semblent tous se ressembler. Les milliers de fenêtres, de portes et de balcons dont le motif semble se répéter à l’infini. Cette endroit porte en lui quelque chose d’unique, de simple, de différent. Nous parcourons plusieurs centaines de mètres avant de nous retrouver au pied de la maison de la culture énergétique. Ce sera le premier bâtiment dans lequel nous pénétrerons, bien qu’il soit maintenant totalement interdit d’y accéder. Le béton à vieillit et les structures gigantesques s’effondrent souvent sur elles-mêmes, les zones sont devenues dangereuse pour une autre raison que les radiations qui s’y sont installées et le gouvernement à décidé d’en interdire l’accès. Toutefois une certaines tolérance est admise, et bien que quelques militaires patrouillent dans la zone, les moyens de sont clairement volontairement pas mis en place pour assumer cette loi.
 
Nous naviguons de rues en rues, de bâtiments en bâtiments. Nous arpentons les rues de cette ville que nous avons tant vue en photo, véritable musée de l’ère soviétique des années 70. Le marteau et la fossile dominent de nombreux bâtiments, les portraits des cadres du parti de l’époque trônent dans certaines pièces et les caractères cyrilliques s’assemblent pour raconter de courtes parties de cette histoire. Au bout de quelques heures tout cela semble devenu « normal ». C’est très perturbant, peut être est-ce du à notre habitude d’explorer des zones délaissées et isolées. Mais nous savons qu’ici la radiation nous entoure, tapie dans le sol, dans les poussières où sur les murs. Elle est partout mais nous ne sentons rien, nous ne voyons rien. Et c’est la le véritable danger, il ne semble pas en y avoir ! L’appréhension des premières heures semble pourtant s’être évaporée. La journée commence à prendre fin, et notre guide décide de nous conduire sur le toit d’un des plus grands immeubles d’habitation de Pripyat, appelé le Mont Fuji en rapport à sa taille et sa couleur blanche. Nous montons à pied les 17 étages de cet immense barre de béton et nous découvrons avec stupeur le paysage qui se dévoile à nous. Les bâtiments les plus hauts semblent vouloir s’extirper de la végétation qui à repris ses droits au sols. Les bâtiments plus petits, eux, ont déjà étouffés et ne sont presque plus visibles, comme absorbés par la végétation abondante. Mais ce qui surprend le plus depuis ce point de vue, c’est l’alignement de Pripyat avec la centrale, à plusieurs kilomètres derrière. Le message transmis par ce contraste est fort et émouvant. Le silence est absolu ici, plus encore que dans les rues. Aucun bruit, aucun mouvement, le temps semble être arrêté, laissant Pripyat dans une agonie perpétuelle.
 
La première journée s’achève et nous rejoignons notre hôtel à Tchernobyl, en plein dans la zone d’exclusion des 30 kilomètres. Au passage nous affrontons notre premier « contrôle » de radiation. Chaque fois que l’on sort d’un check point il faut passer par ces énormes détecteurs tout droit sortis des films d’espionnage des années 80. Ces machines sont sensées être une barrière, évitant aux particules radioactives de s’échapper de la zone en s’accrochant sur les visiteurs. On passe dedans en mettant ses pieds et ses mains sur les zones prévues, si une lumière orange s’allume tout va bien, si c’est rouge… Et bien si c’est rouge il n’y a personne, hormis votre guide, pour surveiller et gérer le problème. D’ailleurs souvent le guide nous invite à changer de machine si une passe au rouge. Aucun militaire n’est présent dans la pièce, du coup cela ressemble plus à une attraction qu’a une véritable sécurité. La nuit passée à Tchernobyl sera compliquée. Entre les effets de la vodka locale, les aboiements de chiens sauvages errant dans la ville et la chaleur atroce qui se diffuse des chauffages de la chambre… La deuxième journée sera éprouvante !
 
Et cette deuxième journée sera justement la plus riche et la plus impressionnante. Nous commençons à 8h du matin par la visite de Duga, le fameux site classé secret défense jusqu’à la fin des années. Puis nous poursuivons par la visite de plusieurs écoles, salles de spots, et hôpitaux. Je vous invite à parcourir l’album photo ci-dessous pour vous plonger dans l’ambiance de ces lieux. La fin de cette excursion commence à approcher, et après quelques problèmes avec une des roues de notre camionnette nous sommes amenés à quitter la zone. L’heure doit être strictement respectée sous peine de voir les militaires nous chercher dans toute la zone !
 
Nous nous présentons successivement à tous les checkpoints et plusieurs fois encore nous participons à cette mascarade du contrôle de sortie de zone, négatif pour tout le monde ! On pourrait presque être décomplexés du temps passé dans la zone. Nous reprenons place dans le véhicule qui nous ramène vers Kiev. Dedans personne ne parle, surement est-ce la fatigue, ou alors est-ce le temps du bilan. Le moment de repasser en boucle le film de ces 2 jours et d'analyser l’enseignement qu’il nous laisse. Comment tirer des conclusions de cette excursion puisque rien semble nous être arrivé ? Nos compteurs Geiger affichent une dose de radiation totale reçue d’environ 0,080 mSv (milli sieverts), à peine plus que durant notre vol aller-retour pour Kiev. Le constat pourrait également passer par la contemplation de ce grand gâchis que représente la ville de Pripyat dans son état actuel. Mais cela n’existe pas qu’ici, nous le savions mieux que personne. Nan, il nous faudrait fouiller, analyser, étudier les circonstances et conséquences de cette catastrophe pour comprendre le mal que cela représente (je vous invite d’ailleurs à lire le long article qui précède ce texte). Même les quelques mémoriaux disséminés dans la zone ne suffisent pas à comprendre ce drame à la mesure de sa gravité. Hormis dans la zone de Pripyat, la vie existe 30 ans après. Les gens y travaillent, y vivent (en alternance toutefois) et y consomment. Les chiens, oiseaux et renards que nous avons croisés semblent vivre ici en paix. Et c’est la tout le piège de cette ennemie invisible, iil se fait vitre oublier. Très vite. Trop vite !