Hotel Tbilisi


Pays : Géorgie – Tskaltubo
Visite : 2019
Type : Sanatorium – Hotel – Ere Stalinienne

Informations : Construit vers 1925, à l’aube de la deuxième guerre mondiale, l’Hotel Tbilisi est l’un des nombreux sanatoriums de la ville de Tskaltubo en Géorgie. Bijou de l’architecture stalinienne, ce gigantesque édifice, trônant au cœur de la ville, laisse apparaître toute la beauté du travail des bâtisseurs. Tout comme la majorité des hôtels et sanatoriums de la ville, ce magnifique bâtiment est aujourd’hui partiellement abandonné et malgré les dégâts du temps dont souffre la structure il fait office d’habitation pour les IDPS, nom donné aux réfugiés des guerres d’Abkhazie (voir l’article complet sur la ville de Tskaltubo).

Prendre en photo le dédale de couloirs de ces colosses de béton d’un autre temps est une épreuve psychologique. Chaque pièce du bâtiment est aujourd’hui occupée par une famille et arpenter ces couloirs signifie pénétrer l’intimité de ces personnes. Me présenter face à la misère, au travers de ma propre vision du bien, du mal et du monde, habillé et équipé d’objets aux prix démesurés au regard de l’économie locale, n’est pas une chose aisée pour moi. Je suis mal à l’aise à l’idée de photographier ces scènes, j’essaye de ne pas déranger les habitants. Je me soustrait à chaque fois qu’une scène de vie se déroule devant mes yeux, je ressens comme une honte face à cette vérité. Je ressens comme le poids d’une responsabilité.

Le rez de chaussée est en fait un lieu commun. L’ancien patio, avec ses palmiers typiques de l’époque stalinienne et sa fontaine sculptée, n’est plus aujourd’hui qu’un amas de détritus. L’une des pièces voisines, au plafond sculpté d’inspiration soviétique, n’est plus aujourd’hui qu’une décharge pour ses habitants. La grandeur passée peine ici à se faire entendre. La démesure du bâtiment est là pour nous le rappeler bien-sur, mais est largement effacée pas le triste et médiocre constat des conséquences des politiques actuelles et passées.

Au moment de prendre une photo de ce patio, je remarque une tête apparaître par la fenêtre de l’étage, sur l’écran de mon appareil. Je lève les yeux et j’aperçois une vieille dame vêtue tout en noir. Je pense tout de suite que je gêne et mime de m’excuser, mais les gestes que cette veille femme m’adressent sont explicites. Elle m’appelle. Avec sa main elle me demande de monter la voir.

Je décide de la rejoindre et immédiatement je tente de prononcer un « bonjour » en georgien. Mon « Dila mschvidobisa » la fait évidemment sourire, mais malgré ce sourire je ne peux m’empêcher de remarquer la tristesse qui s’écoule de son regard.

La barrière de la langue nous limitant elle décide me prendre par la main et, en me tirant dans un couloir, je comprends qu’elle veut m’inviter chez elle. Je suis gêné, je n’avais pas prévu ça. Mais ai-je vraiment le choix ?

Elle ouvre avec une vieille clé le cadenas qui sert de verrou sur sa porte. Je pénètre après elle dans un sombre et petit vestibule avant d’atteindre l’unique pièce de ce minuscule appartement. Dans un coin deux vieux lits, dans l’autre une table pliante et un meuble, certainement plus vieux que les murs, sur lequel reposent une cafetière, des vieilles bouteilles d’eau et quelques aliments. Je remarque que les carreaux des fenêtres n’existent plus et que des vieux vêtements et morceaux de plastiques servent à s’isoler du froid et de la lumière.

Mon hôte, me voyant scruter chaque recoin de chez elle, se lève et me montre du doigt son plafond. Je vois qu’il y a de nombreuses failles loin d’être superficielles, le plafond semble sur le point de tomber. Je remarque que les deux lits de situent juste en dessous.

Je suis atterré par ce constat. Je suis révolté de voir ça de mes propres yeux, révolté de voir qu’un tel niveau de misère est encore envisageable dans notre siècle. Bien sur on le sait tous, on ne le découvre pas réellement, les médias se nourrissent et nous abreuvent de la misère du monde. Nous sommes éduqués à recevoir cette vérité. Mais la ressentir brute, non travaillée et totalement honnête laisse un tout autre goût.

Après une demi heure à tenter de communiquer je n’ai pas réussi à saisir l’histoire de cette personne, et je ne l’aurais de toute façon pas racontée ici. Mais je sens que son passé est lourd, une larme lui échappera même au moment de me raconter quelque chose, je pense, de personnel.

Nous repartons après un café, un morceau de cake et un verre (ou plus, je ne sais plus…) d’un alcool local. C’est terrible de laisser une personne à sa condition. Comment aider ces gens. Cette question devient un enjeu universel. Je me questionne, je sonde ma propre existence, à la recherche de ma part de responsabilité dans cette misère. Je suis scandalisé mais je remarque tout de même quelque chose chez cette femme. Malgré les épreuves, malgré la tristesse et la dureté de son existence, elle dégage quelque chose de pur et simple… Et c’est cette image que je souhaite ramener de cette personne.

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