Au cœur du Śródmieście de Łódź, la troisième plus grande ville de Pologne, niché entre les rues Piotrkowska et Sienkiewicza, se trouve un joyau moderniste : le bâtiment de la YMCA. Construit dans les années 1930, cet édifice emblématique abritait la première piscine couverte de la ville, un symbole d’ambition sociale et sportive dans l’entre-deux-guerres. Surnommé « Imka » par les habitants, il a traversé guerres, nationalisations et abandons, pour renaître aujourd’hui comme un lieu culturel et événementiel. Classé monument historique, il incarne le modernisme łódzien, avec son atrium lumineux et sa piscine Art déco, vestige d’une époque où le sport rime avec progrès social.
Les Origines : Une Mission Chrétienne et Sportive en Pologne Indépendante
L’histoire de la YMCA (Young Men’s Christian Association, ou Związek Młodzieży Chrześcijańskiej en polonais) en Pologne remonte à la fin de la Première Guerre mondiale. Importée par l’armée américaine avec les troupes du général Józef Haller en 1918, l’organisation arrive officiellement à Łódź le 6 juillet 1920, installée initialement au Dom Żołnierza Polskiego (Maison du Soldat Polonais) rue Piotrkowska 243. Fondée en Angleterre en 1844 pour le développement spirituel des jeunes hommes, elle s’adapte rapidement au contexte polonais : mixité, éducation physique et morale, avec un accent sur le sport comme remède à la « vie moderne exigeante ». Le 8 décembre 1923 marque la création officielle de la YMCA polonaise par le délégué américain Paul Super, avec des branches dans plusieurs villes, dont Łódź dirigée par Aleksander Leśniewicz.
Dans les années 1920, l’association prospère : clubs sportifs, cours d’anglais, conférences. Mais c’est en 1930 que Łódź vibre au rythme d’un grand projet : la construction d’un palais YMCA au centre-ville. Après un débat sur l’emplacement – une parcelle offerte par la ville entre Sienkiewicza et Kilińskiego est refusée au profit de Moniuszki pour sa centralité –, les travaux débutent en 1932. Financés à deux tiers par la centrale américaine et le reste par des dons locaux (soutenus par le vice-président Rapalski), ils s’achèvent en 1935 sous la direction de l’architecte Wiesław Lisowski. Ce bâtiment de trois étages, d’une surface utile de près de 9 000 m², est alors considéré comme le mieux équipé d’Europe pour la YMCA : salle de gym, salles de jeux, clubs d’intérêts, et surtout, une piscine couverte de quatre couloirs (profondeur 1 à 1,8 m), inaugurée en 1936 – la première de Łódź, ouverte à tous les habitants.
L’Âge d’Or et l’Ombre de la Guerre : Du Sport à l’Occupation
Avant la Seconde Guerre mondiale, la piscine YMCA est un poumon social : natation, gymnastique, et même expositions d’artistes comme les élèves de Władysław Strzemiński, refusés ailleurs. Le bâtiment, dynamique et moderniste avec ses lignes fluides et son atrium vitré, symbolise l’optimisme de la jeune République polonaise. Les efforts de John Raleigh Mott, leader américain de la YMCA et futur Nobel de la Paix (1946), ont accéléré sa réalisation. Mais en septembre 1939, l’invasion nazie stoppe net cet élan : l’activité est interdite, et le lieu devient un club pour officiers allemands, sous la férule du Wehrmacht.
À la libération en 1945, la YMCA reprend vie brièvement : le Jazz Klub Melomani s’y installe, berceau du jazz polonais post-guerre, avec des figures comme Leopold Tyrmand. Pourtant, en 1948-1949, le régime communiste dissout l’organisation, nationalise le bâtiment et en fait un Dom Kultury Młodzieży (Maison de la Culture de la Jeunesse), puis Pałac Młodzieży im. Juliana Tuwima – un palais pour la jeunesse. La piscine continue de fonctionner, mais l’édifice, jadis « le plus beau d’Europe », commence à péricliter sous la bureaucratie socialiste.
Déclin et Renaissance : Du Cinéma à la Redécouverte Urbaine
Dans les années 1970-1980, le lieu inspire le cinéma : dans « Aktorzy prowincjonalni » (1978) d’Agnieszka Holland, il joue un théâtre de province ; dans « Porno » (1983) de Marek Koterski, il sert de décor brut. Fermée en 2015 pour vétusté, la piscine – avec ses carreaux bleus iconiques et sa galerie de spectateurs – devient un fantôme moderniste, exploré par les urbexeurs et admiré pour son état préservé. L’YMCA łódzka renaît en 1990, récupère le bâtiment en 1993, mais des querelles avec la mairie sur les fonds freinent sa restauration.
Aujourd’hui, en 2025, une page se tourne : après des décennies de débats, le site revit. Dès avril 2025, des événements musicaux nocturnes comme « Between the Legs » – soirées électro sexy dans la piscine – marquent son réveil culturel. Des installations artistiques y sont prévues, et des plans de rénovation visent à rouvrir la piscine pour la natation et les activités associatives. Ce palais moderniste, passé de la prière sportive à l’occupation, du jazz à l’abandon, puis au cinéma underground, invite les Łodzian à redécouvrir leur héritage : un lieu où l’eau stagnante attend de refléter à nouveau la vitalité d’une ville en renaissance.















