Ancien Hôpital de la Marine à Rochefort : Un Rempart de Santé au Cœur de l’Arsenal Royal
Perché sur une butte surplombant la Charente, dans la ville d’art et d’histoire de Rochefort-sur-Mer (Charente-Maritime), l’ancien hôpital de la Marine – ou hôpital maritime – dresse ses pavillons néoclassiques comme un rempart contre les fléaux ramenés par les vents d’océan. Fondé au XVIIe siècle dans le sillage de l’arsenal colbertien, ce vaste ensemble de 10 hectares, conçu en forme de H par l’architecte rochelais Pierre Toufaire, incarne l’ambition louis-quatorzienne de soigner les « gens de mer » pour dominer les mers. Tout commence en 1666, avec l’ouverture du premier hôpital royal de la Marine dans le prieuré Saint-Éloi à Tonnay-Charente, pour soigner les ouvriers et marins atteints de fièvres et de scorbut lors de la construction de l’arsenal de Rochefort, voulu par Louis XIV comme « le plus bel et le plus grand du royaume ».
Ce lieu exigu, isolé de la ville naissante, se révèle vite insuffisant face aux épidémies : typhus, dysenterie et maladies tropicales déciment les équipages revenus des Indes ou d’Amérique. L’ordonnance royale du 23 septembre 1673 prescrit donc sa relocalisation à Rochefort même, au bord du quai aux Vivres, dans un prolongement du magasin aux vivres. C’est en mai 1683 que l’hôpital-Charente ouvre ses portes : un corps de logis modeste flanqué de deux pavillons, pour 400 lits, entouré de jardins thérapeutiques et d’un chenal malsain vite assaini pour éviter les miasmes.
Dès lors, il devient un pilier de la santé maritime, appliquant les préceptes hygiénistes de l’époque : séparation des malades par affections, bains et purges pour « nettoyer l’humidité des mers ». Au XVIIIe siècle, l’hôpital s’épanouit en un modèle d’innovation médicale et architecturale. En 1722, sous l’impulsion de Jean Cochon-Dupuy, chirurgien-major recruté par l’intendant Michel Bégon, naît la première école de médecine navale au monde – un « Démocrite » dédié à former les chirurgiens embarqués, trop souvent ignorants en botanique et anatomie.
Installée dans un pavillon dédié, elle attire des pionniers comme Pierre Hunauld ou François-Vincent Raspail, qui y étudient le scorbut (via les agrumes) et les traumatismes de guerre. L’ensemble, vétuste et surpeuplé (jusqu’à 600 patients dans les années 1770), est rasé pour laisser place à un projet ambitieux : entre 1781 et 1788, Pierre Toufaire conçoit un hôpital pavillonnaire révolutionnaire, inspiré des modèles anglais de Tenon – six pavillons isolés pour hommes, femmes et contagieux, reliés par des galeries voûtées, une rotonde-chapelle octogonale et des jardins thérapeutiques sur 350 mètres de promenade.
Inauguré le 1er janvier 1789, il préfigure les hôpitaux modernes, avec une capacité de 1 200 lits, des laboratoires d’anatomie et une pharmacie exotique garnie de remèdes des colonies. Pourtant, la Révolution française trouble ce havre : réquisitionné pour les blessés vendéens en 1793, il échappe de justesse à la démolition, tandis que l’école ferme temporairement, ses professeurs émigrant ou guillotinés. Le XIXe siècle marque l’apogée scientifique et les ombres impériales. Rouverte en 1803 sous le Consulat, l’école de médecine navale – rebaptisée École de médecine du Débarquement – rayonne : elle forme 80 % des chirurgiens de la Marine impériale, traite les vétérans de Trafalgar et Austerlitz, et publie des statistiques pionnières sur les épidémies (comme celles de Charles-Adolphe Maher en 1874, analysant 14 ans de données sur typhus et syphilis).
L’hôpital, entendu en 1810 avec des pavillons pour officiers, devient un centre de recherche sur les maladies tropicales, profitant des collections botaniques de Bégon. Mais les guerres napoléoniennes et coloniales y déversent un flot de blessés : fièvres jaunes de Saint-Domingue, choléra de 1832 tuant 200 marins en un mois. Sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, il intègre les réformes hygiénistes de Villermé, avec ventilation et isolation pour contrer les « miasmes charentais ». La Seconde République le modernise : gaz d’éclairage en 1848, et une école fusionnée en 1850 avec celle de Toulon pour un corps de santé unifié. Au Second Empire, il culmine à 1 500 patients, soignant les rapatriés d’Algérie et d’Indochine, tout en formant des générations de médecins comme ceux qui combattront la variole lors de la guerre de Crimée. Le XXe siècle porte les stigmates des conflits mondiaux et du déclin arsénal. Pendant la Grande Guerre, réquisitionné comme hôpital complémentaire n°12, il accueille 5 000 blessés gazeux et tuberculeux, avec une surmortalité de 15 % due au gaz moutarde.
L’école, rénovée en 1920, reprend ses activités jusqu’en 1964, formant les derniers chirurgiens pour l’Indochine et l’Algérie. La Seconde Guerre mondiale l’épargne partiellement : occupé par les Allemands en 1940 comme lazaret pour sous-mariniers, il est bombardé en 1944 par les Alliés, endommageant les pavillons est. Libéré en 1945, il renaît sous la IVe République comme centre de rééducation pour les vétérans d’Indochine, avec thérapies physiques et psychologiques pour les « traumatisés de la brousse ». Les Trente Glorieuses voient son rôle évoluer : intégré à la Marine nationale, il traite les maladies vénériennes des équipages de l’OTAN, mais la modernisation (vaccins, antibiotiques) et la décentralisation réduisent ses admissions. En 1967, l’école ferme définitivement, ses collections (herbiers, instruments) transférées au Val-de-Grâce. La fin du XXe siècle scelle son déclin. Fermé en 1983 par le gouvernement Fabius pour rationaliser les hôpitaux militaires – au profit de Brest et Toulon –, l’hôpital est vendu aux enchères en 1989 à une société immobilière, laissant 200 lits vides et un personnel au chômage.
Vétusté, vandalisme et projets avortés (casino, centre commercial) le transforment en friche, bien que classé Monument Historique en 1991. En 1998, le pavillon sud-ouest renaît comme Musée national de l’Ancienne École de médecine navale, géré par le Musée national de la Marine, exposant scalpels en ivoire, momies médicales et fresques de la chapelle – un témoignage émouvant des « héros invisibles » de la Marine.
Le XXIe siècle hésite entre mémoire et renaissance. En 2016, un effondrement partiel relance les débats : la ville de Rochefort, classée Ville d’art et d’histoire, envisage une reconversion en thermes (projet de 2020 pour transférer les cures actuelles), résidence seniors et logements premium, via la Loi Monuments Historiques et Malraux.
En 2025, les travaux de restauration battent leur plein : 60 appartements du 1 au 3 pièces, livrables en 2026, restaurés par des Architectes des Bâtiments de France, avec subventions du Plan de Relance et du Fonds européen de développement régional. La chapelle, utilisée pour le tournage de « Le Bal des folles » en 2021, symbolise cette résurrection : de lieu de mort collective à havre de vie contemporaine. Aujourd’hui, l’ancien hôpital de la Marine, envahi jadis par les herbes folles et les ombres des explorateurs urbains, se pare de ses atours royaux. Ses cours pavées, ses voûtes en berceau et ses jardins thérapeutiques – vestiges d’un « asile des océans » où la science combattait la mort – attirent les touristes flânant sur le cours d’Ablois, à deux pas de l’Hermione. Ce monument, échappé de justesse à la démolition, interroge l’héritage français : guérir les corps pour conquérir les âmes, ou transformer les cicatrices de l’Histoire en demeures sereines ? Dans une ère de pandémies, Rochefort rappelle que la santé, comme la mer, ne connaît pas de frontières.















