Ancien Manicomio di Racconigi : Une « Fabrique d’Idées » Oubliée en Piémont
Implanté au cœur historique de Racconigi, petite ville piémontaise à une quarantaine de kilomètres de Turin, l’ancien Ospedale Psichiatrico de Racconigi – surnommé ironiquement la « Fabbrica delle Idee » dans les années 1960 pour moquer la production « visionnaire » des esprits dérangés face à l’industrie locale – émerge des vestiges d’une institution charitable savoyarde du XVIIIe siècle. Construit entre 1786 et 1829 par l’architecte Giuseppe Ottino sous l’égide de Vittorio Amedeo II de Savoie, le complexe initial, un vaste édifice de 10 000 m² sur trois étages avec deux cours intérieures et un parc étendu, est d’abord conçu comme un Ospedale di Carità e Opere Pie pour les pauvres et les indigents. Rapidement abandonné pour ce rôle, il est transformé en 1803 en Collegio Militare pour les enfants d’anciens soldats, hébergeant jusqu’à un millier de pensionnaires dans un style austère et fonctionnel, typique des réformes philanthropiques de l’époque. La position centrale de Racconigi au sein de la province de Coni (Cuneo), au carrefour des routes reliant Turin à la France, en fait un choix stratégique : en 1868, face à la surcharge des asiles de Turin et à la loi provinciale n° 2248 du 20 mars 1865 transférant le fardeau des « fous pauvres » aux provinces, l’administration provinciale opte pour sa reconversion en manicomio. Inauguré le 1er janvier 1871 sous le nom d’Ospedale Psichiatrico Provinciale Vincenzo Chiarugi – en hommage au réformateur florentin du XVIIIe siècle, pionnier de la « non-contrainte » en psychiatrie –, il marque l’entrée de l’Italie unifiée dans l’ère du « grand internement », où la folie devient affaire d’État plutôt que de charité ecclésiastique.Dès ses débuts, le manicomio de Racconigi se distingue par son ambition : non un simple dépôt pour « maniaci pericolosi », mais un centre thérapeutique inspiré des modèles européens.
Avec une capacité initiale de 200 lits, il accueille rapidement 234 patients en 1872, issus de toute la province de Cuneo et même d’Imperia (alors sans asile propre). Les pavillons se multiplient : le Chiarugi, cœur du complexe, abrite des sections séparées pour hommes et femmes ; le Marro pour les « hommes tranquilles », le Tamburini pour les « femmes tranquilles », et le Morselli pour les cas « aigus » avec cellules de contention. Une colonie agricole pour l’ergothérapie – travail manuel comme remède moral –, des laboratoires de recherche clinique, d’anatomie pathologique, de radiologie, d’électrothérapie, et une salle d’opération dédiée à la neurochirurgie en font un pôle avancé. Les traitements, hérités de l’école positiviste italienne (Serafino Biffi, Cesare Lombroso), mêlent bains froids, isolement et hydrothérapie, mais aussi des expériences pionnières sur le système nerveux. En 1886, un statut interne réglemente la vie quotidienne : 7 médecins, 52 infirmières, 121 infirmiers, 140 sœurs (réduites à 67 dans les années 1970), cuisiniers, tailleurs, boulangers – une « città nella città » auto-suffisante, employant 500 personnes et boostant l’économie locale via son budget communal. Pourtant, la réalité est rude : surpopulation dès les années 1880 (400 patients), épidémies comme le choléra en 1884, et un internement souvent abusif pour « asociaux » ou dissidents familiaux, reflétant les stigmates d’une société rurale piémontaise marquée par la pauvreté post-unification.
Le XXe siècle amplifie les drames, entrelacés aux tourments italiens. La loi n° 36 du 14 février 1904, sous Giolitti, sépare les compétences communales (pauvres déments) des provinciales (dangereux), boostant les admissions : 600 patients en 1904, 800 à la veille de la Grande Guerre. Réquisitionné en 1915 comme hôpital militaire, il traite les « traumatisés psychiques » du front – shell shock, hystéries de guerre –, avec des expériences sur les soldats aliénés (1909-1919) qui interrogent les limites entre folie et héroïsme. La surpopulation culmine à 1 400 lits dans les années 1920, malgré les ajouts de 1897 (casernes Tardieu et Connolly). Sous le fascisme, le Regolamento Speciale de 1925 renforce la surveillance, et la loi Mariotti de 1938 sur la « profilaxis mentale » impose la stérilisation des « idiots » et internements pour « dégénérés », aligné sur l’eugénisme mussolinien. La Seconde Guerre mondiale marque l’apogée de l’horreur : bombardements alliés en 1943 endommagent les structures, et les nazis, occupant le Piémont, transforment le site en centre de triage pour Juifs, résistants et « asociaux ». Plus de 1 800 patients s’entassent en 1944, avec des exécutions sommaires et des transferts vers les camps ; le personnel, mêlant collaborateurs et résistants, témoigne de fusillades nocturnes et de pillages. L’Armée Rouge libère Racconigi en 1945, mais le dopoguerra hérite d’un chaos : 1 000 patients en 1950, thérapies par électrochocs sans anesthésie, lobotomies expérimentales, et internements politiques sous le régime démo-chrétien. Les années 1960 voient un pic à 1 500 internés, dans un complexe de 40 hectares devenu symbole d’une psychiatrie totalitaire, où la « folie » sert de métaphore à la marginalité sociale.
La révolution basaglienne sonne le glas. La loi n° 180 du 13 mai 1978, impulsée par Franco Basaglia, interdit les nouveaux internements et prône la fermeture des manicomi au nom d’une psychiatrie « démocratique » et communautaire, intégrée à la réforme sanitaire de 1978 (loi n° 833). À Racconigi, où 900 patients végètent encore en 1978, le processus démarre : pas de nouveaux arrivants, dimissions progressives vers des centres médico-sociaux. Entre 1981 et 1991, 300 personnes sont libérées ; le Tamburini ferme en 1995, et les dernières cinq femmes quittent les lieux fin 1999 pour des communautés thérapeutiques. L’institution, pilier économique de Racconigi, laisse un vide : chômage massif, mais aussi une libération symbolique d’un « lieu de non-droit » où la contrainte physique (camisoles, cellules) cédait à la thérapie morale. Pourtant, la transition est chaotique : scandales de réadmissions en prisons, et une santé mentale italienne encore fragile, comme le soulignent les débats post-pandémie sur la réinstitutionnalisation.
Aujourd’hui, le manicomio di Racconigi gît en ruines, propriété de l’ASL CN1 de Cuneo, envahi par la végétation et les explorateurs attirés par ses couloirs tagués, ses machines rouillées et ses salles opératoires fantomatiques – un « arc-en-ciel de la folie » où échos de cris se mêlent au silence. Le padiglione Chiarugi, déclaré d’intérêt historique par le Ministère de la Culture, échappe de justesse à la démolition malgré un effondrement partiel en 2016 qui divise la ville en deux. Des initiatives locales, comme le festival « La Fabbrica delle Idee » (2001-2017) ou des visites guidées en 2025 par l’Office du Tourisme, plaident pour une reconversion : musée de la psychiatrie, logements sociaux ou parc mémorial, financé potentiellement par le Recovery Plan européen. L’archivio, sauvé en 2023 et transféré à l’ancien hôpital civil adjacent, conserve 150 ans de dossiers cliniques – témoignages intimes de souffrances oubliées. Ce lieu, passé de refuge savoyard à machine infernale fasciste, puis à relique basaglienne, incarne les contradictions italiennes : entre progrès humaniste et trauma collectif, il interroge : la folie s’enferme-t-elle dans des murs, ou dans les silences de l’Histoire ?



















