Géorgie

Gare de Gori

La gare de Gori : sur les rails de l’histoire soviétique

À première vue, la gare ferroviaire de Gori, en Géorgie, pourrait n’être qu’une gare provinciale parmi tant d’autres dans l’ancien espace soviétique. Un bâtiment monumental aux façades jaunes, une succession de colonnes, de vastes quais et cette atmosphère un peu hors du temps caractéristique de certaines infrastructures héritées de l’URSS.

Mais Gori n’est pas une ville tout à fait comme les autres.

C’est ici qu’est né, en 1878, Iossif Vissarionovitch Djougachvili, celui qui allait devenir Joseph Staline. Son empreinte reste visible dans plusieurs endroits de la ville, à commencer par l’imposant musée qui lui est consacré. La gare conserve elle aussi un vestige beaucoup plus discret : une grande statue de Staline installée dans une ancienne salle d’attente, presque cachée derrière des portes vitrées.

Et c’est précisément ce mélange entre architecture ferroviaire, héritage soviétique et mémoire controversée qui rend l’endroit particulièrement intéressant à photographier.

Une gare née avec l’arrivée du chemin de fer à Gori

L’histoire ferroviaire de Gori commence bien avant l’époque soviétique.

Le chemin de fer atteint la ville en 1872, avec l’ouverture de la liaison entre Tbilissi et Gori. Une première gare est alors construite et un nouveau quartier commence progressivement à se développer autour des installations ferroviaires. Au début du XXe siècle, le secteur s’étend encore avec la construction de logements destinés notamment au personnel travaillant autour des infrastructures liées à l’oléoduc Bakou-Batoumi. FactCheck

Le rail va rapidement jouer un rôle essentiel dans cette partie de la Géorgie. Gori se trouve en effet sur le grand axe traversant le pays d’est en ouest, reliant notamment Tbilissi à la Géorgie occidentale et à la côte de la mer Noire.

Pendant la période soviétique, la ville devient également un nœud ferroviaire régional. En 1940 est ouverte la ligne reliant Gori à Tskhinvali, alors appelée Staliniri. Cette liaison cessera de fonctionner au début des années 1990 avec le conflit en Ossétie du Sud. Wikipédia

Une photographie conservée par les Archives nationales de Géorgie montre par ailleurs le train électrique Strela entrant en gare de Gori en 1960, témoignage de la modernisation du réseau ferroviaire soviétique à cette époque. Archives Portal Europe

Une architecture typique du monumentalisme soviétique

Le bâtiment que l’on découvre aujourd’hui n’est évidemment plus la petite gare du XIXe siècle.

La gare actuelle appartient au vocabulaire architectural du classicisme soviétique : composition parfaitement symétrique, façade monumentale, hautes colonnes d’inspiration classique, fronton triangulaire et larges volumes destinés à donner au bâtiment public une impression d’autorité et de permanence. Plusieurs descriptions contemporaines soulignent notamment ses grandes colonnes et son apparence très peu transformée depuis l’époque soviétique. Advantour

La date exacte de construction du bâtiment actuel est étonnamment difficile à documenter avec certitude. Certaines sources secondaires avancent le début des années 1950, probablement autour de 1953, ce qui correspond parfaitement à son architecture, mais je n’ai pas trouvé de source institutionnelle suffisamment solide permettant d’affirmer cette date sans réserve. HAAS

L’ensemble est cependant très caractéristique de cette période tardive de l’architecture stalinienne : le bâtiment ferroviaire n’est plus seulement un lieu fonctionnel. Il devient une sorte de palais public.

À l’intérieur, cette impression est encore plus marquée. Hauts plafonds voûtés, piliers, sols brillants, murs aux couleurs pastel et soubassements rouge sombre composent un décor qui semble parfois figé plusieurs décennies en arrière.

Staline au fond de la salle d’attente

C’est pourtant en poussant le regard vers l’une des salles latérales que la gare révèle sa particularité.

Au fond d’une vaste ancienne salle d’attente se dresse une statue grandeur monumentale de Joseph Staline.

Le dirigeant soviétique y apparaît debout, vêtu de son long manteau caractéristique. La sculpture est installée sur plusieurs marches et placée dans une grande niche cintrée qui fonctionne presque comme une scène. L’architecture concentre naturellement le regard vers elle : arc peint dans des tons rougeâtres, colonnes claires et parfaite symétrie de la pièce.

La mise en scène est particulièrement représentative de l’imagerie officielle soviétique. Staline n’est pas représenté dans une attitude spectaculaire ou militaire, mais comme une figure immobile et imposante, dominant simplement l’espace.

La sculpture est souvent décrite comme étant en marbre ou en plâtre selon les publications, mais les sources disponibles se contredisent sur sa matière exacte. Il est donc plus prudent de parler simplement d’une statue claire ou peinte, plutôt que de lui attribuer un matériau avec certitude.

Sa présence dans la gare est en revanche ancienne : des photographies la documentent au moins dès 2005. Wikivoyage En 2011, Radio Free Europe signalait encore explicitement la présence dans la salle d’attente de la gare d’un monument à Staline peint en blanc. რადიო თავისუფლება

Des photographies prises en septembre 2022 montrent toujours la statue au même endroit, derrière la porte vitrée d’une salle alors fermée au public. RadioFreeEurope/RadioLiberty

Cette situation produit aujourd’hui une scène assez étrange : Staline est toujours là, parfaitement visible, mais séparé du voyageur par une porte.

Ce n’est pas la célèbre statue de la place centrale

Il existe une confusion fréquente entre cette statue et l’immense monument de Staline qui se dressait autrefois au centre de Gori.

Il s’agit pourtant de deux sculptures différentes.

La plus célèbre était une statue de bronze d’environ six mètres de haut, installée en 1952 sur la place centrale de Gori. Elle survécut même à la vaste campagne de déstalinisation lancée après la mort de Staline et resta pendant plusieurs décennies l’un des monuments staliniens les plus spectaculaires encore visibles dans l’espace public de l’ex-URSS. RadioFreeEurope/RadioLiberty

Dans la nuit du 24 au 25 juin 2010, les autorités géorgiennes la firent démonter. L’opération fut réalisée sans grande annonce préalable et suscita une controverse importante à Gori. La statue fut ensuite entreposée, tandis que différents projets visant à l’installer près du musée Staline furent discutés au cours des années suivantes. RadioFreeEurope/RadioLiberty

La statue de la gare, elle, resta à sa place.

Ce détail rend le lieu d’autant plus intéressant : alors que le monument le plus spectaculaire de la ville disparaissait de l’espace public, la représentation de Staline cachée dans la gare traversait les changements politiques beaucoup plus discrètement.

Gori et la mémoire de Staline

Comprendre la présence de cette statue nécessite également de comprendre le rapport particulier que Gori entretient avec son passé.

Staline est né dans cette ville en 1878 et y a passé son enfance. Sa maison natale est toujours conservée sous un vaste pavillon monumental, devant le musée Joseph-Staline, dont le complexe actuel fut ouvert en 1957. Le musée possède également le wagon ferroviaire personnel utilisé par Staline lors de certains de ses déplacements. Musée Staline

Cette omniprésence ne signifie cependant pas que la mémoire de Staline fasse consensus en Géorgie. Le personnage reste profondément controversé en raison de la dictature soviétique, des purges, des déportations et de la répression politique exercées sous son pouvoir. La place accordée à ses monuments fait régulièrement l’objet de débats dans le pays, y compris à Gori. RadioFreeEurope/RadioLiberty

La gare illustre parfaitement cette ambiguïté.

La statue n’a pas disparu, mais elle n’occupe plus réellement l’espace comme pouvait le faire un monument de propagande. Elle demeure dans une pièce en marge du fonctionnement de la gare, visible derrière des vitres, presque transformée malgré elle en objet historique.

Un lieu particulièrement photogénique

Photographiquement, la gare de Gori est fascinante parce qu’elle concentre plusieurs couches d’histoire dans un espace relativement réduit.

À l’extérieur, les colonnes et la géométrie parfaitement symétrique de la façade rappellent immédiatement l’architecture institutionnelle soviétique. Sur les quais, caténaires, locomotives, passerelles et infrastructures ferroviaires offrent un décor beaucoup plus industriel.

Mais c’est à l’intérieur que l’atmosphère devient vraiment particulière.

La lumière se réfléchit sur les sols polis tandis que les teintes pastel contrastent avec les soubassements sombres. Les rangées de sièges métalliques occupent un espace qui paraît presque disproportionné par rapport au nombre de voyageurs.

Et, au fond de la salle, isolée dans sa niche, la silhouette de Staline demeure.

Dans une ville où son image est encore omniprésente, cette statue est probablement l’une des représentations les plus singulières. Non pas parce qu’elle serait la plus grande ou la plus spectaculaire, mais justement parce qu’elle semble avoir été oubliée par l’Histoire sans avoir réellement disparu.

La gare de Gori reste ainsi bien davantage qu’un simple point de passage sur la ligne ferroviaire géorgienne. Elle constitue un fragment remarquablement conservé du paysage soviétique, où l’architecture, le chemin de fer et la mémoire politique du XXe siècle continuent de se croiser.

Et pour un photographe intéressé par les traces de l’URSS, difficile de trouver une scène plus symbolique : une gare toujours en activité, des trains qui continuent leur route et, derrière une porte vitrée, Staline qui attend encore sur le quai de l’Histoire.

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