L’Histoire de l’Usine Métallurgique de Gandrange
L’usine métallurgique de Gandrange, emblématique de la sidérurgie lorraine, s’inscrit dans le paysage industriel de la vallée de l’Orne, en Moselle, entre Metz et le Luxembourg. Symbole d’ambition et de déclin, elle a marqué des générations d’ouvriers avant de devenir une friche industrielle.
La Construction : Une « Cathédrale d’Acier » Nécessaire à la Modernisation
L’histoire de l’usine remonte aux racines sidérurgiques de la région, initiées en 1881 par l’Allemand Karl Spaeter avec la création de la Société des Forges de Rombas, après l’annexion de l’Alsace-Moselle. En 1888, débute la construction de la « Rombacher Hüttenwerk », une usine métallurgique qui se développe rapidement : en 1903, elle compte déjà sept hauts-fourneaux, deux aciéries, plusieurs laminoirs et des services annexes comme une cimenterie et une centrale thermique.
Le projet moderne de Gandrange émerge dans les années 1960, au cœur de la restructuration de la sidérurgie française. En 1962, un plan ambitieux est annoncé pour une immense usine en trois tranches, incluant des trains à fers marchands (TFM), des trains dégrossisseurs et une aciérie géante. Le 19 avril 1964, la fusion de De Wendel et Cie avec Sidélor donne naissance à Sacilor (Société des Aciéries de Lorraine), créée précisément pour concrétiser ce géant industriel à Gandrange-Rombas.
Le chantier est lancé en 1965, et le premier train à fers entre en service en 1967. L’aciérie Kaldo, cœur du site, est inaugurée le 10 septembre 1969 : un monstre de 430 mètres de long, 150 mètres de large et 85 mètres de haut, surnommée la « cathédrale d’acier » pour ses fondations massives et son architecture imposante
Prévue pour produire jusqu’à 4 millions de tonnes d’acier doux par an, elle vise à regrouper toute la production de produits longs (fers marchands, poutrelles, rails) dispersée en Lorraine, dans le cadre d’un plan national de 500 millions d’euros annuels pour moderniser le secteur.
Les Services : Un Complexe Intégré au Service de la Production
L’usine de Gandrange n’était pas qu’une aciérie isolée ; elle formait un complexe sidérurgique complet sur 20 hectares, couvrant l’ensemble du processus de transformation du minerai en produits finis. Elle comprenait deux aciéries (Kaldo et OLP, cette dernière ajoutée en 1970 pour compenser les faiblesses du Kaldo), un blooming-stabling (laminoir à billettes), un laminoir à fers marchands, une usine à oxygène, une station de coulée continue (deuxième en 1984), des installations de métallurgie sous vide (1983) et de désulfuration de la fonte (1991).
Des services annexes comme une usine d’agglomération, des hauts-fourneaux et des ateliers généraux (fonderie, laboratoire, briquerie) assuraient l’autarcie du site. À son apogée, elle produisait 60 millions de tonnes d’acier en 40 ans, avec une spécialisation croissante sur des produits de haute qualité comme le « steel cord » (fils d’acier fins pour pneus).
Le site employait jusqu’à 8 000 personnes et alimentait l’industrie automobile et la construction européenne.
La Vie des Ouvriers : Solidarité et Identité Paternelle
La présence de l’usine a profondément façonné la vie sociale de Gandrange et des communes voisines comme Rombas. Employant des milliers d’ouvriers, souvent sur plusieurs générations, elle instillait une forte identité ouvrière, marquée par des rituels comme les remises de médailles d’ancienneté.
Le paternalisme industriel, hérité des forges de Rombas, offrait un cadre protecteur : logements ouvriers modernes à proximité (avec électricité et normes sanitaires), accès à la propriété, et une gamme de services collectifs innovants pour l’époque – école primaire et lycée, magasin coopératif, salle des fêtes, hôtels-restaurants, gare ferroviaire, colonies de vacances.
Ces aménagements favorisaient une solidarité communautaire, où les familles entières gravitaient autour du site. Les ouvriers, majoritairement des hommes chefs de famille qualifiés et bien rémunérés, vivaient dans un environnement mono-industriel, avec une fierté liée à la production d’acier « made in Lorraine ». Cependant, les conditions de travail restaient rudes : shifts intenses dans la chaleur des fours, exposition aux métaux lourds, et une dépendance totale à l’usine qui rendait toute menace de restructuration anxiogène.
Le Déclin Économique et la Fermeture : De l’Ambition aux Restructurations Inéluctables
Dès la fin des années 1970, le rêve tourne au cauchemar. La crise sidérurgique européenne, marquée par une surproduction mondiale, une concurrence accrue (notamment asiatique) et une flambée des coûts énergétiques, frappe de plein fouet Gandrange.
L’usine, surdimensionnée et mal conçue – avec des échecs techniques comme le convertisseur Kaldo sous-performant et l’absence initiale de coulée continue –, n’atteint jamais ses objectifs de production.
Les pertes s’accumulent : 200 euros par tonne de coke en 2008, chômage technique récurrent, et une spécialisation forcée sur des niches rentables mais fragiles et les restructurations s’enchaînent. En 1980, la fusion d’Usinor et Sacilor impose un plan de 17 000 suppressions d’emplois et des investissements timides (41 millions d’euros pour moderniser).
Vendue à Mittal en 1999 (devenu ArcelorMittal en 2006), l’usine passe de 8 000 à 1 100 salariés en 2008. Le 4 février 2008, Nicolas Sarkozy promet solennellement son maintien lors d’une visite médiatisée, mais l’annonce de la fermeture de l’aciérie le 23 janvier 2008, touchant 595 postes, déclenche une grève emblématique et des accusations de « mensonge d’État ».
Malgré les combats syndicaux, l’aciérie rend son dernier souffle le 31 mars 2009, à 14 heures précises, après 40 ans d’activité.
Le site entre en démolition progressive dès 2015, marquée par des drames comme l’effondrement d’un toit en 2012 tuant deux ouvriers.
L’aciérie est rasée en septembre 2023, laissant place à une friche en attente de reconversion via le projet « Portes de l’Orne ». Seuls 300 emplois subsistent au laminoir pour l’automobile. Gandrange incarne ainsi le crépuscule de la sidérurgie lorraine : d’un symbole de progrès à un vestige rouillé, témoin des illusions perdues d’une industrie en mutation.












































