Tchernobyl

Histoire d’une catastrophe

Ceux qui me connaissent et me suivent depuis des années le savent, j’ai eu la chance de visiter de nombreux lieux couverts de mystère et pour certains d’une part d’ombre. J’ai déjà visité plusieurs endroits où l’empreinte de la mort a laissé une trace indélébile. Ils ne se visitent évidemment pas avec la même approche que des lieux plus « classiques » et nécessitent, d’après moi, une part d’empathie supplémentaire.

Évidemment j’entends parler de Tchernobyl, comme beaucoup d’entre vous, depuis mon enfance. La catastrophe de 1986 a marqué les esprits et, bien qu’étant trop jeune à l’époque des faits, la prononciation de ce nom évoque beaucoup de choses dans mon esprit. Cette partie de l’Ukraine, délimitée par une zone d’interdiction de 30 Km autours de la centrale, incarne aujourd’hui le résultat du combat de l’Homme contre la bête qu’il a engendré. Ce paysage de désolation doit être un marqueur fort dans une prise de conscience globale. Ici la mort joue rôle de témoin dans la transmission de notre patrimoine aux générations futures. Le témoignage de cette nuit du 26 avril 1986, où l’Homme dans sa folie pure a pensé pouvoir défier les lois de la nature.

Le témoignage justement, est d’après moi l’un des intérêts principaux de la photo, témoigner de ce que seuls certains sont amenés à voir, à oser voir. J’ai donc mûrit un projet de visite à Tchernobyl pour voir, pour ressentir et surtout pour mieux comprendre ce que les médias ont défini comme étant la pire catastrophe nucléaire de l’humanité.

Mais un voyage de ce type ne se planifie pas en 2 jours et il faut appréhender l’ensemble des paramètres qui régissent cette zone, peser le pour et le contre, évaluer les dangers.
C’est après plusieurs années, et une rencontre fortuite de la vie, que je prends l’initiative de concrétiser ce projet. J’ai partagé ce voyage avec 5 de mes compagnons d’exploration et, bien qu’étant habitué à des visites en comité plus restreint, je dois avouer que j’ai apprécié leur présence. La visite de la zone de Tchernobyl est à mon sens quelque chose qui se partage, dont on a besoin de parler, comme pour exorciser un mal et se déculpabiliser d’une responsabilité collective. Mille questions viennent lorsque ces paysages désertiques se dévoilent.

Ce voyage est l’un des moments forts de ma vie et j’ai donc souhaité marquer ce reportage photo par un article complet. Je retracerai pour les plus curieux l’ensemble des évènements qui ont menés à cette catastrophe. Je vous parlerai aussi de l’après Tchernobyl et des conséquences que cette catastrophe a eu, directement ou indirectement, sur le monde.

Je vous partagerai ensuite ma propre vision, un constat honnête sur ce que j’ai pu voir. Je raconterai avec mes mots ce que j’ai ressenti lors de mon passage dans cette zone qui a marqué notre époque et couté tant de vies.

LA CONSTRUCTION

UN DÉPART CHAOTIQUE

Officiellement nommée Centrale Nucléaire V.I. Lénine, la centrale de Tchernobyl est construite à partir de 1971 sur les rives de la rivière Pripyat, à seulement 14 km au nord-ouest de la petite ville de Tchernobyl.

Les autorités soviétiques avaient choisi cette zone précisément parce qu’elle était présentée comme « à l’écart des grandes villes ». Pourtant, la frontière avec la Biélorussie ne se trouvait qu’à 16 km, Kiev à peine à 150 km et la ville biélorusse de Mazyr à une distance similaire. Cette localisation n’était pas uniquement motivée par l’isolement : elle présentait aussi un intérêt stratégique majeur. La rivière Pripyat, affluent du Dniepr, offrait une source abondante et naturelle d’eau de refroidissement pour les réacteurs, essentielle au fonctionnement d’une centrale de cette envergure.

En 1972, alors que les travaux battent leur plein, une importante réunion se tient à Kiev pour trancher sur le choix du type de réacteur. Le tout nouvellement nommé directeur de la centrale, Viktor P. Bryukhanov, se prononce clairement en faveur des réacteurs à eau pressurisée de type PWR (Pressurized Water Reactor), considérés comme plus sûrs et plus modernes à l’époque. Cependant, la communauté scientifique soviétique défend avec force l’utilisation d’un nouveau modèle ambitieux : le RBMK (Réacteur à eau bouillante à canalisation multiple).

Bryukhanov met en garde le ministère de l’Énergie ukrainien : ce type de réacteur émet une quantité bien plus importante de radiations que les PWR et présente des risques techniques accrus. Malgré ses avertissements, la pression de la communauté scientifique et l’argument de la rentabilité économique (les RBMK étaient moins chers à construire et produisaient plus d’électricité) l’emportent. La décision est prise : Tchernobyl sera équipée de réacteurs RBMK.

La mise en service commence en 1977 avec le démarrage des réacteurs n°1 et n°2. Parallèlement, la construction des réacteurs n°3 et n°4 avait déjà débuté en 1975. Ils entrent respectivement en exploitation en 1981 et 1983. À ce moment-là, la centrale atteint sa puissance maximale. Les travaux des réacteurs n°5 et n°6, déjà lancés, seront définitivement interrompus par la catastrophe.

Dès les premières années, de graves dysfonctionnements entachent le chantier. Un rapport confidentiel du KGB daté de 1979 et signé par Iouri Andropov, alors directeur de l’organisation, dénonce sans ambiguïté les pratiques en cours : « Les divers chantiers de construction réalisant le bloc n°2 de la centrale atomique de Tchernobyl mènent leurs travaux sans aucun respect des normes, des technologies de montage et de construction définies dans le cahier des charges. »

En 1983, l’acte de mise en exploitation expérimentale du réacteur n°4 est signé alors que, selon les documents internes, toutes les vérifications n’avaient pas été achevées.

À ces problèmes techniques s’ajoute une suspicion de corruption massive. Bien que cela n’ait jamais été formellement prouvé, une partie non négligeable du budget alloué à la centrale aurait été détournée. Face au manque de fonds, les responsables du chantier sont contraints de s’approvisionner auprès de fournisseurs yougoslaves pour certains équipements sensibles. La qualité de ces composants, souvent inférieure aux standards soviétiques, aurait contribué à fragiliser davantage l’installation.

Ces choix contestables, ces dérives dans la construction et cette course à la rentabilité au détriment de la sécurité vont créer les conditions propices à la catastrophe du 26 avril 1986.

LA TECHNOLOGIE

ERREUR DE STRATEGIE

Au plus fort de sa production, en 1983, la centrale de Tchernobyl comptait quatre réacteurs en service. Il s’agissait des fameux RBMK-1000 (acronyme de Reaktor Bolshoy Moshchnosti Kanalniy, soit « Réacteur de Grande Puissance à Tubes de Force »), une technologie purement soviétique.

Conçus à l’origine pour produire du plutonium à usage militaire, ces réacteurs furent ensuite adaptés à la production d’électricité civile. Véritable aboutissement du programme nucléaire soviétique, le RBMK-1000 incarnait aux yeux des ingénieurs et des dirigeants de l’URSS la modernité et la puissance de leur industrie atomique.

Son principe de fonctionnement reposait sur deux choix techniques audacieux :

  • Le refroidissement par eau légère (beaucoup moins coûteuse que l’eau lourde) ;
  • L’utilisation de graphite comme modérateur de neutrons, permettant une réaction en chaîne particulièrement efficace.

Cette combinaison offrait des avantages économiques majeurs : elle autorisait l’emploi d’un uranium faiblement enrichi, donc nettement moins cher à produire. Chaque réacteur pouvait ainsi délivrer une puissance électrique de 1 000 MW en fonctionnement nominal, avec un potentiel technique allant jusqu’à 1 500 MW – une performance qui reste, encore aujourd’hui, parmi les plus élevées au monde pour un réacteur à eau légère.

Pourtant, cette technologie présentait un défaut structurel majeur, qui allait se révéler fatal à Tchernobyl : le RBMK-1000 devenait extrêmement instable à basse puissance. Dans certaines conditions, le cœur du réacteur pouvait entrer dans un régime dit « positif de vide », où une augmentation de la puissance entraînait une réaction en chaîne incontrôlable. Ce point faible, connu des concepteurs mais minimisé pour des raisons politiques et économiques, sera au cœur de la catastrophe du 26 avril 1986.

En 1985, l’Union soviétique exploitait pas moins de 46 centrales nucléaires sur son territoire. Parmi elles, 15 étaient équipées de réacteurs RBMK-1000. Le nucléaire représentait alors environ 10 % de la production totale d’électricité du pays. En Ukraine, la centrale de Tchernobyl à elle seule fournissait près de 10 % de l’électricité nationale, faisant d’elle l’un des piliers énergétiques de la république.

Symbole de la puissance industrielle soviétique, les RBMK-1000 étaient pourtant porteurs d’un risque latent que les autorités refusèrent longtemps de reconnaître publiquement. Cette fierté technologique allait se transformer, en quelques heures, en l’un des plus grands désastres technologiques et humains de l’histoire contemporaine.

LA FIERTE

MENTALITE SOVIETIQUE

A l’époque, la centrale nucléaire de Tchernobyl fait la fierté de l’URSS. Alors en plein guerre froide, la maîtrise de la puissance nucléaire symbolise dorénavant la force d’un pays. Les scientifiques et ingénieurs sont soumis à de durs objectifs : produire le plus possible, à tout prix, afin d’asseoir la supériorité soviétique. Il ne fait doute que cette pression exercée pour favoriser l’expansion du nucléaire est en partie responsable des échecs successifs rencontrés dans la catastrophe de Tchernobyl. La culture de l’atome s’est inscrite comme un modèle économique et social exemplaire en URSS.

On appelle alors l’atome le «travailleur pacifique». La ville de Pripyat en est d’ailleurs l’exemple. Destinée à l’hébergement des travailleurs de la centrale de Tchernobyl, cette ville jouit d’un développement économique et social particulier grâce à la valorisation de la production d’énergie nucléaire.

On pouvait d’ailleurs à l’époque lire : « C’est la centrale atomique de Tchernobyl, actuellement en construction, qui à donné naissance à la ville » comme pour vénérer l’atome. On peut d’ailleurs toujours lire, en lettres géantes posées sur le toit d’un immeuble de la place principale de Pripyat : « Faites de l’atome un travailleur, pas un soldat ».

Personne ne craignait l’atome à l’époque. Le gouvernement en faisait la propagande et, puisque finalement très peu de personnes comprenaient le fonctionnement de l’énergie atomique, le seul point de jugement était le progrès social que son exploitation installait. Voila pourquoi tout le monde souhaitait partager cette fierté et participer à ce nouvel élan.

Un témoignage anonyme raconte :

Nous étions fiers de vivre à l’ère atomique. Je ne me souviens pas qu’on ait eu peur du nucléaire…Et le premier secrétaire d’un comité du parti, c’était qui ? C’est un homme ordinaire avec un diplôme d’études supérieures ordinaire, généralement ingénieur ou agronome. Certains avaient fait, en plus, des études à l’école supérieure du parti. Sur les radiations, je ne savais que ce qu’on nous avait dit au cours de défense civile. Je n’avais jamais entendu parler de césium dans le lait, ni de strontium.

Svetlana Alexievitch – La supplication: Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse

LA VILLE DE PRYPIAT

AVANT LA CATASTROPHE

En 1970, alors que les premiers coups de pelle sont donnés pour la centrale nucléaire de Tchernobyl, commence parallèlement la construction de Pripyat, la neuvième « atomgrad » (ville atomique) de l’Union Soviétique.

Conçue dès l’origine pour loger les employés de la future centrale et leurs familles, Pripyat avait pour ambition d’incarner la ville modèle, la vitrine éclatante de la puissance et de la modernité soviétiques. Les autorités voulaient démontrer au monde entier que le régime était capable de créer, ex nihilo, une cité idéale pour ses travailleurs de l’atome.

Les logements, bien que typiques de l’architecture soviétique des années 1970, étaient considérés comme de bonne qualité pour l’époque : appartements spacieux, bâtiments en briques ou en panneaux préfabriqués, souvent dotés de balcons. Toute la ville était soigneusement goudronnée, avec des rues larges et bien entretenues.

Pripyat se voulait une cité complète et autosuffisante, conformément au modèle des villes nouvelles soviétiques. On y trouvait tout ce qui était nécessaire à la vie quotidienne et au bien-être des habitants :

  • Plusieurs écoles primaires, secondaires et même un lycée technique ;
  • De nombreuses crèches et jardins d’enfants ;
  • Une école de musique ;
  • Des complexes sportifs modernes ;
  • Cinémas, théâtres, une maison de la culture ;
  • Cafés, restaurants, magasins bien approvisionnés ;
  • Un hôpital équipé et plusieurs polycliniques.

Le confort et le bien-être des habitants constituaient un véritable enjeu politique. Pour préserver la qualité de vie, les urbanistes ont fait un effort rare en URSS : préserver au maximum les paysages naturels environnants. De vastes espaces verts ont été créés à l’intérieur même de la ville, avec des parcs, des forêts urbaines et des zones de promenade. La centrale, bien que toute proche, était volontairement isolée visuellement par la végétation, afin de ne pas imposer sa présence industrielle aux habitants.

Construite sur une superficie de plus de 130 km², Pripyat affichait une modernité surprenante pour l’époque. À la veille de la catastrophe, en avril 1986, la ville comptait plus de 49 000 habitants, dont une grande majorité de jeunes familles. Près de 9 000 personnes travaillaient directement à la centrale nucléaire voisine, faisant de Pripyat une cité mono-industrielle typique de l’ère soviétique, entièrement tournée vers l’atome.

Symbole de la réussite industrielle et sociale du régime, Pripyat incarnait le rêve soviétique : une ville nouvelle, propre, équipée, où les travailleurs du nucléaire pouvaient vivre dans des conditions enviables. Moins de seize ans après sa fondation, ce rêve allait se briser brutalement dans la nuit du 26 avril 1986.

Pour se faire une idée de l’activité de cette ville voici quelques statistiques datant d’avant la catastrophe :

Population totale
Enfants & adolescents15400
15400
Adultes actifs30000
30000
Etudiants7176
7176
Femmes16562
16562
surface habitable
maisons
appartements
chambres d’hötel
collèges
lycées
magasins
cafés
restaurants
hôpitaux
polyclinique
cinéma
maison de culture
gare
compagnies de bus

LA CATASTROPHE

UNE RAPIDE DESCENTE AUX ENFERS

Comprendre pleinement la catastrophe de Tchernobyl reste extrêmement complexe, tant sur le plan technique que politique. Les erreurs humaines, les failles de conception du réacteur et les décisions prises sous pression se sont enchaînées pour conduire à l’un des pires accidents nucléaires de l’histoire.

Une théorie largement acceptée aujourd’hui explique les causes principales de l’accident du réacteur n°4. Début 1986, il est décidé d’effectuer une série de tests visant à démontrer que, en cas de coupure totale d’électricité extérieure, l’énergie résiduelle des turbines suffirait à alimenter les pompes de refroidissement pendant les premières minutes critiques.

Réaliser ce test sur un réacteur en service constituait déjà une première erreur majeure : selon les experts, de telles expériences devaient obligatoirement être effectuées avant la mise en exploitation commerciale. Ce même test avait d’ailleurs déjà échoué quelques semaines plus tôt sur le réacteur n°3, sans que les leçons soient véritablement tirées.

Initialement prévu dans la journée du 25 avril, le test est reporté par le centre de régulation énergétique de Kiev en raison d’une panne sur une autre centrale ukrainienne, qui fragilisait le réseau électrique national.

L’accident sera classé au niveau 7 sur l’échelle internationale des événements nucléaires (INES), le niveau le plus grave. À titre de comparaison, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) classera plus tard la catastrophe de Fukushima au niveau 5.

25 avril – 23h04

L’ordre de reprendre les tests est enfin donné par le centre de régulation. La responsabilité des opérations est confiée à Anatoly Dyatlov, contremaître adjoint et ingénieur expérimenté en physique nucléaire. Le protocole initial prévoyait de stabiliser la puissance du réacteur à 700 mégawatts.

25 avril – 23h10

L’opération commence. La puissance du réacteur est progressivement réduite.

26 avril – 00h05

La puissance de 700 MW est atteinte, mais contre toute attente, elle continue de chuter rapidement jusqu’à descendre à 500 MW, puis à moins de 200 MW. Leonid Toptunov, jeune ingénieur responsable du régime du réacteur, tente de redresser la situation en retirant des barres de contrôle. Par erreur, il les insère trop profondément, provoquant une chute brutale de la puissance jusqu’à seulement 30 MW.

À cette puissance extrêmement basse apparaît le phénomène d’empoisonnement au xénon : le xénon-135, produit par la fission, s’accumule dans le cœur et absorbe massivement les neutrons, empêchant le réacteur de remonter en puissance. Malgré tous leurs efforts, les opérateurs ne parviennent plus à stabiliser le réacteur au-dessus de 200 MW.

26 avril – 01h03

Pour compenser cette puissance trop faible, les opérateurs décident d’activer deux pompes de refroidissement supplémentaires. Cette manœuvre fait monter la température dans les échangeurs de chaleur. Ils augmentent alors encore le débit d’eau, dépassant largement les limites autorisées par le règlement de sécurité. Le système automatique détecte l’anomalie et tente de déclencher un arrêt d’urgence du réacteur. Mais toutes les protections de sécurité ont été désactivées pour permettre le test.

Contre toute logique, Anatoly Dyatlov ordonne de poursuivre l’expérience en modifiant les paramètres. Les opérateurs s’y opposent, mais Dyatlov les menace de sanctions et de licenciement. Craignant pour leur carrière, ils finissent par obéir.

26 avril – 01h23

La seconde phase du test est lancée : les vannes d’alimentation en vapeur de la turbine sont fermées. Les générateurs diesel de secours démarrent automatiquement et atteignent leur régime optimal en 40 secondes. L’objectif était de vérifier si l’inertie des alternateurs suffirait à alimenter les pompes de refroidissement pendant ce court laps de temps.

26 avril – 01h23

Le débit d’eau dans le circuit de refroidissement chute brutalement. Des bulles de vapeur se forment dans les canaux, provoquant un effet de vide qui entraîne une hausse soudaine et incontrôlable de la puissance du réacteur.

26 avril – 01h23

Face à la situation critique, les opérateurs tentent d’urgence d’abaisser toutes les barres de contrôle dans le cœur. Mais la température a déjà fait fondre les gaines des barres : celles-ci ne descendent plus que de 1,50 m au lieu des 7 mètres prévus, rendant l’arrêt impossible.

26 avril – 01h24

Un phénomène de radiolyse de l’eau se produit, générant un mélange hautement explosif d’hydrogène et d’oxygène. Plusieurs petites explosions se produisent, détruisant les canaux et les barres de contrôle. En quelques secondes, la puissance du réacteur est multipliée par plus de 1 000.

Une explosion majeure retentit. La dalle de béton de 1 000 tonnes qui recouvre le réacteur est soulevée comme un couvercle et retombe de travers. Près de 1 400 tonnes de graphite, de béton et de matériaux hautement radioactifs sont projetés dans les airs. Un gigantesque incendie se déclare. Le cœur du réacteur est désormais à ciel ouvert, laissant échapper dans l’atmosphère une quantité phénoménale de particules radioactives. Une lueur bleutée et orangée, caractéristique de l’air ionisé par les radiations, illumine sinistrement le cratère béant.

La catastrophe nucléaire la plus grave de l’histoire venait de commencer.

LA GESTION DE LA CRISE

LES SACRIFIES DE LA PATRIE

Dès l’alerte donnée dans la nuit du 26 avril, la priorité absolue est de maîtriser l’incendie gigantesque qui ravage le toit et le cœur du réacteur n°4.

Le risque le plus redouté est que le feu provoque l’effondrement de la structure restante. Si le corium – cette matière nucléaire en fusion à plus de 2 000 °C – venait à percer la dalle de béton et à entrer en contact avec l’eau accumulée dans les sous-sols, une explosion de vapeur colossale se produirait, dispersant une quantité inimaginable de matières radioactives dans l’atmosphère.

Les premiers à intervenir sont les pompiers de la caserne de Tchernobyl, située à seulement quelques kilomètres. Appelés pour ce qu’ils croient être un simple incendie de bâtiment, ils arrivent sans aucune protection spécifique ni information sur la nature nucléaire du sinistre. Ils luttent courageusement contre un feu que l’eau ne peut éteindre et qui, au contraire, aggrave la situation en générant davantage de vapeur radioactive. La plupart d’entre eux reçoivent des doses mortelles en quelques minutes. Beaucoup mourront dans les heures ou les jours qui suivent.

La femme de l’un de ces pompiers, Lyudmila Ignatenko, témoigne avec une émotion bouleversante :

Nous étions jeunes mariés. Dans la rue, nous nous tenions encore par la main, même si nous allions au magasin… Je lui disais : « Je t’aime. ». Mais je ne savais pas encore à quel point je l’aimais…. Je n’avais pas idée…

Nous vivions au foyer de la caserne des sapeurs-pompiers où il travaillait. Au premier étage. Avec trois autres jeunes familles. Nous partagions une cuisine commune. Et les véhicules étaient garés en bas, au rez-de-chaussée. Les véhicules rouges des pompiers. C’était son travail. Je savais toujours où il était, ce qui lui arrivait.

Au milieu de la nuit, j’ai entendu un bruit. J’ai regardé par la fenêtre. Il m’a aperçue : « Ferme les lucarnes et recouche-toi. Il y a eu un incendie à la centrale. Je serai vite de retour. » Je n’ai pas vu l’explosion. Rien que la flemme. Tout semblait luire… tout le ciel… Une flamme haute. De la suie. Une horrible chaleur. Et il ne revenait toujours pas. La suie provenait du bitume qui brulait. Le toit de la centrale était recouvert de bitume.

Plus tard, il se souviendrait qu’ils marchaient dessus comme de la poix. Ils étouffaient la flamme. Ils balançaient en bas, avec leur pieds, le graphite brûlant… Ils étaient partis comme ils étaient, en chemise, sans leurs tenues en prélart. Personne ne les avait prévenus. On les avait appelés comme pour un simple incendie. »

Svetlana Alexievitch – La supplication: Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse

Grâce au courage et au sacrifice de ces premiers pompiers, l’incendie extérieur est finalement maîtrisé dans la journée du 26 avril. Des hélicoptères sont alors mobilisés pour survoler le réacteur éventré et larguer des tonnes de sable, de plomb et d’argile afin d’étouffer le cœur radioactif. Les pilotes et les équipages reçoivent des doses extrêmement élevées ; la plupart d’entre eux paieront ce geste de leur vie.

Une fois l’incendie contenu, les ingénieurs prennent pleinement conscience de l’ampleur du désastre : le réacteur est fissuré, le graphite brûle en dégageant d’énormes panaches de fumée radioactive. Il faut à tout prix étouffer le cœur. La seule solution reste les hélicoptères. La tâche est d’une précision diabolique : depuis une hauteur de 200 mètres, les pilotes doivent larguer des sacs de sable et de plomb dans un trou de moins de 10 mètres de diamètre.

La radioactivité à cette altitude est terrifiante : plus de 100 Sv/h, soit environ 300 millions de fois la dose naturelle mesurée dans une ville comme Paris (0,30 µSv/h). Ces hommes accomplissent pourtant des dizaines de rotations, souvent en pleine conscience du risque.

Parallèlement, d’autres problèmes urgents et tout aussi vitaux doivent être résolus. Des centaines de tonnes de graphite hautement radioactif ont été projetées sur le toit de la centrale et aux alentours. Il faut les ramasser et les jeter dans le cratère du réacteur avant la construction du sarcophage. Des robots sont d’abord envoyés, mais les niveaux de radiation sont si élevés qu’ils tombent en panne les uns après les autres en quelques jours.

Des hommes prennent alors leur place. Équipés uniquement de plaques de plomb bricolées à la main, ils disposent de 90 secondes maximum par passage sur le toit avant d’atteindre une dose mortelle. Beaucoup ramassent les morceaux de graphite à mains nues. À peine redescendus, une fatigue extrême et écrasante les envahit.

Un autre danger, plus terrifiant encore, menace : l’eau accumulée dans les sous-sols (provenant des lances des pompiers) risque de s’infiltrer sous la dalle fissurée du réacteur. Si le corium entrait en contact avec cette eau, une explosion de vapeur d’hydrogène d’une puissance colossale – estimée à plus de 1 000 fois celle de la bombe d’Hiroshima – pourrait se produire. Une telle déflagration aurait rayé Minsk de la carte et rendu une grande partie de l’Europe inhabitable pour des siècles. (Je vous invite vivement à lire la Lettre du Professeur Nesterenko à Wladimir Tchertkoff, Solange Fernex et Bella Belbéoch à ce sujet.)

Une première équipe de trois volontaires plonge dans l’eau hautement radioactive pour fermer des vannes et installer un système de pompage. Leur mission réussit, mais reste insuffisante.

Face à l’urgence, les autorités font appel à plus de 400 mineurs venus du bassin du Donbass et de la région de Moscou. Presque tous volontaires, souvent mal informés des risques réels, ils creusent jour et nuit un tunnel de 167 mètres sous le réacteur. Les conditions sont inhumaines : température étouffante, radiation dépassant 2 Sv/h à la sortie du tunnel (soit environ 6 millions de fois la dose naturelle), absence quasi totale de protections. Beaucoup travaillent torse nu et sans masque. Certains mourront d’avoir inhalé une seule particule radioactive.

L’objectif initial était d’installer un système de refroidissement à l’azote sous la dalle. Finalement jugé trop coûteux et peu efficace, le tunnel sera comblé de béton pour consolider la structure fissurée.

Tous ces hommes – pompiers, pilotes d’hélicoptère, « bio-robots » du toit, mineurs du tunnel – entrent dans l’histoire sous le nom collectif de Liquidateurs. Pour la plupart, ils ont sacrifié leur santé, et souvent leur vie, pour limiter les conséquences d’une catastrophe dont ils n’étaient pas responsables.

L’EVACUATION

UN MENSOGNE D’ETAT

Au moment de l’explosion la majorité des gens étaient chez eux et l’ont entendu. Certains ont compris directement, mais pour la plupart cela était du à un séisme, une bombe ou même peut être le début de la guerre. Toutefois aucune information n’est donnée par les autorités. Aucune communication ni protection des populations n’est mis en place. Une habitante de Pripyat témoigne :

Au soir du 25 avril, le temps était splendide. Après le long hiver glacé d’Ukraine, les vents de printemps soufflaient enfin. Les grandes célébrations du 1er mai auraient lieu dans une semaine. Tout le monde avait ouvert ses fenêtres pour profiter des premiers effluves printaniers.

À 1 heure 23 du matin, le 26, Valentina entendit une explosion, comme si un avion franchissait le mur du son. Elle avait eu la prémonition d’un drame, mais cela ne l’effleura pas sur le moment. Son mari, Serguei, n’était pas là car il s’était rendu de l’autre côté de la ville pour aider des parents à faire des plantations dans leur jardin. Valentina retourna se coucher, laissant sa fenêtre ouverte, de telle sorte qu’elle put humer tout à son aise la poussière de graphite radioactif, et les isotopes de xénon, de crypton, d’iode, de tellurium, de césium, de plutonium, de zirconium, d’uranium, de ruthénium, de strontium, de barium, de curium, de neodynium, de neptunium, de cérium, de lanthane, et de niobium qui flottaient, silencieux, dans le zéphyr printanier.

Au matin, la fumée recouvrait le site de la centrale et une couche de mousse visqueuse et verdâtre, épaisse de trente centimètres jonchait les rues. Elle avait déjà vu cette écume. Elle était utilisée pour laver le trottoir quand la centrale relâchait dans l’air des matières radioactives. Cela arrivait souvent. Quelquefois, l’asphalte devait être arraché et on allait l’enterrer plus loin, ou bien on se contentait de le recouvrir d’une couche de ciment. Ces rejets étaient chose habituelle, et les autorités avaient assuré à la population que des doses aussi faibles n’étaient pas dangereuses.

Ce matin-là, un samedi, Serguei traversa ce cloaque visqueux pour rentrer chez lui et dit à Valentina que quelque chose de terrible était arrivé à la centrale. Mais la radio n’en parlait pas ; aussi, Valentina et ses enfants, et tous les autres enfants de la ville partirent pour l’école, pataugeant dans l’écume radioactive. Plus tard dans la matinée, la mairie publia un communiqué : aucun enfant n’avait le droit de sortir. Il n’y avait aucun danger, mais il convenait de prendre cette précaution. Les communiqués de la radio n’offraient aucune explication sur la nature de cette absence de danger, ni sur la manière dont les enfants pourraient rentrer chez eux. Un peu après midi, quelques médecins arrivèrent et distribuèrent à chaque enfant un comprimé d’iode — une bonne idée, mais avec douze heures de retard.

L’ordre fut donné de ne pas céder à la panique. Nul n’était censé mettre le nez dehors, mais personne ne savait pourquoi, ni comment l’on allait rentrer chez soi. On n’y comprenait plus rien du tout. La radio affirmait que tous les préparatifs pour les festivités du 1er mai, y compris les courses et jeux de plein air, auraient bien lieu comme prévu. La deuxième vague de gamins arrivait à l’école, comme d’habitude. La fièvre printanière faisait rage. Les gosses s’échappaient de l’école comme des abeilles d’une ruche. Les professeurs leur disaient de rentrer directement chez eux, mais comment croire que le chaud soleil, le ciel bleu et la brise légère fussent mortels ? Les gamins s’arrêtaient pour patauger dans la boue radioactive, pour patouiller dans le sable radioactif, pour folâtrer dans l’herbe radioactive. Ils s’arrêtaient aussi pour profiter du spectacle des hélicoptères forcément radioactifs qui atterrissaient ici et là pour décharger leur cargaison de soldats et de pompiers vomissants ou évanouis. Les hélicoptères soulevaient des nuages de poussière radioactive en s’arrachant du sol pour retourner à la centrale où travaillaient les papas des enfants. La centrale dégobillait de la fumée et les hélicoptères s’y enfonçaient, larguaient des sacs de sable et s’en revenaient atterrir sur les rives de la Pripyat. Cette nuit-là, Valentina et sa famille purent voir la colonne de feu, pareille à une lumière de néon rougeoyante, transpercer l’air comme une lame incandescente au-dessus du réacteur détruit. Selon Valentina, on eût dit que cette lumière montait jusqu’au ciel. Serguei en déduisit qu’il devait s’agir d’un incendie atomique, car tout ce qu’il y avait à brûler aurait dû l’être à présent. Il dit à sa femme qu’ils allaient mourir s’ils ne quittaient pas Pripyat immédiatement.

Propos de Valentina recueillis par Glenn Alan Cheney

Le matin du 26 avril les habitants de la ville de Pripyat se lèvent comme tous les matins. Ils font leur courses, ils emmènent leurs enfants à l’école ou au parc. Un marathon est même organisé ce jour-là, réunissant 900 élèves de 10 à 17 ans, et prévoyant de passer autours de la centrale.

La vie bat son plein et rien ne semble indiquer que vient de se réaliser une des plus grandes catastrophe modernes de notre monde et pourtant, des militaires se baladent dans les rues de la ville avec des masques à gaz.

C’est seulement le 27 avril qu’est menée l’évacuation de la ville de Pripiat. Les habitants sont informé dès le matin par la radio locale qu’une évacuation temporaire allait être réalisée. Ils sont appelés à se réunir près de la place principale de Pripyat quelques heures après cet appel radio. On leur demande de ne prendre que le strict minimum, l’évacuation étant prévue officiellement que pour 3 à 5 jours. Les 49000 habitants de la ville de Pripyat sont emmenés dans les 1100 bus affrétés pour l’occasion jusqu’aux régions proches telle que Polesskoie, pourtant également contaminés. Les premiers symptômes se feront ressentir pendant ce déplacement pour certains habitants., dont une partie succombe rapidement par la décomposition des cellules du corps qu’entraine une forte exposition aux radiations..

Voici un témoignage d’une habitante de Pripyat à cette époque :

L’appartement de Natacha faisait face à la centrale. Quand elle entendit les explosions du réacteur 4, elle pensa que c’était une voiture qui démarrait en pétaradant dans les rues. Elle se demanda pourquoi un imbécile essayait de faire démarrer une voiture à 1 heure et demie du matin. Elle n’imagina pas qu’il pouvait s’agir d’un réacteur nucléaire en train d’exploser. Elle allait fermer la fenêtre quand les explosions cessèrent : elle retourna se coucher.

Le lendemain matin elle vit la mousse et eut une horrible prémonition. En regardant ses enfants qui partaient pour l’école en sautillant, elle eut l’envie impérieuse de les rappeler ; son mari lui dit qu’elle était idiote. Mais la mousse visqueuse lui semblait bizarre, à lui aussi, et il avait vu la fumée à la centrale, où il devait travailler le lundi. Il appela son bureau pour voir ce qui se passait ; il obtint des réponses contradictoires. Il essaya d’appeler le bloc qui semblait en feu, mais la ligne était occupée. Quand les enfants rentrèrent à la maison, ils annoncèrent qu’ils devaient prendre des douches et faire laver tous leurs vêtements. Ils ne savaient pas pourquoi, mais leur père devina. La raison était sans importance, d’ailleurs : il n’y avait plus d’eau courante. Toute l’eau de la ville était captée par des pompes à incendie dirigées vers le cœur incandescent du cratère formé autour du réacteur 4. La radio et ces messieurs-dames de l’autorité officielle avaient beau nier que quelque chose d’anormal s’était produit, les hélicoptères survolaient le site, et des voitures marquées « Service de protection chimique » sillonnaient les rues en sifflant comme des fusées.

Chez Natacha, toute la famille se changea et mit des pantalons longs, des chemises à manches longues, des gants et des chapeaux. Le garçon, âgé de huit ans, joua autour de la maison, mais la fille, qui en avait douze, était comme pétrifiée. Elle resta assise à la même place, sans bouger, pendant quatorze heures. Quand les bus arrivèrent le lendemain matin, Natacha et les enfants durent partir, tandis que son mari restait pour pouvoir se rendre à la centrale le jour suivant. Dehors, sur le trottoir, au milieu de la foule titubant sous l’effet de la douche radioactive qui lui tombait sur la tête, son petit garçon s’agrippait à ses jambes. Natacha demanda à son mari quand ils seraient autorisés à revenir. « Jamais », dit-il. Natacha pâlit si fort qu’il crut qu’elle allait s’évanouir, alors il dit : « Dans deux jours », mais il ne put s’empêcher d’ajouter : « Ou dans cinq siècles ». Puis il fallut arracher les bras du fils des jambes du père et ils le montèrent de force, tout hurlant, dans le bus.

Mais la ville tout entière ne tenait pas dans les onze cents bus, aussi la famille de Valentina et deux autres familles — une quinzaine de personnes au total — s’entassèrent-elles dans deux voitures radioactives et mirent le cap vers le sud. Ils firent halte dans un village situé à soixante-cinq kilomètres au sud de Pripyat, mais les autorités ne leur permirent pas de rester car le village était déjà surpeuplé de réfugiés. Dans d’autres villages ils s’arrêtèrent pour demander aux gens de la défense civile de vérifier leur degré d’irradiation, mais partout ils furent rejetés.

Propos de Natacha recueillis par Glenn Alan Cheney

La ville de Pripyat, bien qu’étant la plus connue, n’est évidemment pas la seule à avoir subit ce sort et l’évacuation en urgence de plus de 230 000 personnes à eu lieu dans plusieurs centaines de villes et villages en Ukraine comme en Biélorussie (pays le plus touché par la catastrophe de Chernobyl).

LES LIQUIDATEURS

L’ENGAGEMENT D’UNE NATION

Liquidateur (ликвидаторы en russe) désigne les centaines de milliers de personnes mobilisées dans la zone d’exclusion de 30 km autour de la centrale de Tchernobyl à partir du 26 avril 1986 et jusqu’en 1992. Leur mission : procéder à un gigantesque « nettoyage », autrement dit la liquidation des conséquences de l’atome.

Le terme n’était pas nouveau. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les autorités soviétiques l’avaient déjà employé pour qualifier ceux chargés de « nettoyer » les zones frontalières de l’Allemagne des collaborateurs du régime nazi. Un « nettoyage » destiné avant tout à protéger le régime.

Plus de 700 000 liquidateurs (certaines estimations officielles ou associatives allant jusqu’à 800 000, voire un million) se sont succédé jour et nuit, souvent contre leur volonté, exposés au danger invisible des radiations.

Parmi eux, on estime à environ 350 000 le nombre de militaires, personnels de la centrale, policiers et pompiers. Près de 240 000 ont été affectés aux opérations d’urgence les plus critiques pour tenter d’endiguer la propagation des radiations. Ils figurent parmi les plus gravement touchés.

Le reste était principalement composé d’ouvriers civils, mais aussi de prisonniers du régime communiste à qui l’on proposait ce « choix » : « Deux minutes dans la centrale ou deux ans dans un camp ».

Ces liquidateurs venaient majoritairement des républiques de l’ex-URSS : Russie, Ukraine, Biélorussie, Estonie… La plupart n’avaient reçu aucune information réelle sur les risques encourus, ni de matériel de protection adapté.

Une liquidatrice, Natalia Manzurova, radiobiologiste, témoigne :

Mes parents avaient été recrutés de force par le régime dans les années 1950 pour construire le complexe nucléaire de Maïak. Nous habitions sur place, tenus au secret. J’ai souhaité devenir radiobiologiste pour comprendre leurs activités et les conséquences de celles-ci.
En 1986, juste après l’accident de Tchernobyl, le laboratoire dans lequel je travaillais nous a réquisitionnés pour faire un inventaire de la catastrophe. Nous avons été envoyés sur place, comme 500.000 à 1 million d’autres liquidateurs. Parmi les liquidateurs, il y avait deux catégories : ceux qui étaient envoyés en mission ponctuelle d’un mois, comme des plombiers ou des chauffeurs… Et ceux qui étaient nommés pour un poste à long terme. Comme la dose d’exposition aux radiations n’était pas connue, le régime choisissait de les laisser le plus longtemps possible, perdus pour perdus… Personne n’était vraiment formé ni préparé. Mais, nous n’avions pas le choix.
En tout, je suis restée 4 ans et demi à Tchernobyl, de 36 ans à 41 ans. J’avais été nommée ingénieure en chef chargée de l’évacuation des biens matériels devenus radioactifs. Je dirigeais une brigade de sept « permanents » plus des occasionnels. Nous étions chargés d’explorer les appartements abandonnés précipitamment par les habitants pour récupérer meubles, bijoux, tissus… Ces objets étaient ensuite enterrés dans des fosses recouvertes de béton. Nous étions équipés de vêtements et de masques de protection, mais les deux premières années, la radioactivité était si forte que notre visage était comme « tanné ». Je me souviens que nous ne disposions d’aucun instrument de mesure de la radioactivité pour évaluer la dangerosité du travail. Un comble pour un radiobiologiste. Nous connaissions pourtant les risques et faisions attention à bien nous laver les mains et à laver les aliments. Mais était-ce suffisant ? Bien sûr que non, puisque tous les membres de mon équipe sont morts du cancer. Je suis la seule survivante.

Propos de Natalia Manzurova recueillis par Pascale d’Erm pour Reporterre

Une fois le réacteur n°4 maîtrisé dans l’urgence, les autorités lancèrent un vaste programme de décontamination de toute la zone des 30 km. Les maisons abandonnées furent pour la plupart rasées et enfouies. Certaines portions de routes furent détruites et le bitume enterré. Les façades des bâtiments et des axes routiers restants furent nettoyées à haute pression et à coups de balais-brosses.

Certains liquidateurs savaient que ce travail de fourmis servait surtout à rassurer la population et à démontrer la « maîtrise » du gouvernement face à la crise.

Bien que la zone ait été entièrement « nettoyée » et déclarée conforme aux normes de radioactivité fixées à la hâte en 1986, la vie ne reprit jamais à Pripyat. La ville fantôme conserve pourtant, sur le plan administratif, son statut officiel de cité.

Les réacteurs n°1, n°2 et n°3 furent quant à eux redémarrés fin 1986 et continuèrent à fonctionner jusqu’au milieu des années 1990.

Selon les données officielles, la dose moyenne d’irradiation externe reçue par les liquidateurs s’élève à 108 mSv, 4,2 % d’entre eux ayant reçu plus de 250 mSv. Dans la réalité, les doses réelles pourraient être multipliées par un facteur de 5 à 10 selon les experts, en raison des incertitudes et des sous-estimations fréquentes.

LES SARCHOPHAGES

UNE DECISION RADICALE

Face à l’impossibilité de maîtriser les radiations qui s’échappaient sans relâche du réacteur n°4 détruit, les autorités soviétiques prirent une décision radicale : isoler définitivement la masse radioactive sous une gigantesque structure protectrice. C’est ainsi que naquit le premier sarcophage de Tchernobyl.

Construit dans des conditions extrêmes par des milliers de liquidateurs, ce monumental ouvrage d’acier et de béton fut achevé en un temps record : octobre 1986, soit seulement six mois après la catastrophe. Érigé sur les fondations encore fumantes du réacteur, il avait pour mission d’assurer une étanchéité totale et de contenir les émissions radioactives pendant une durée estimée à 30 ans.

Fiers de cet exploit technique accompli dans l’urgence, les dirigeants soviétiques firent planter le drapeau rouge de l’URSS au sommet d’une des tours du réacteur, geste symbolique de victoire sur l’atome. Les liquidateurs encore en vie gravèrent à leur tour leurs noms sur les parois métalliques du sarcophage, laissant ainsi une trace humaine et poignante sur ce monument de la catastrophe.
Sous cet immense tombeau d’acier repose une seule victime identifiée : Valeri Khodemchuk, opérateur de la centrale, mort à son poste dans la salle des pompes lors de l’explosion du 26 avril 1986. Son corps n’a jamais été retrouvé et reste enseveli à jamais sous les décombres radioactifs.

Très rapidement, des audits techniques révélèrent la fragilité de cette construction réalisée dans l’urgence. Dès les années 1990, il apparut clairement que le sarcophage ne pourrait pas tenir les 30 années prévues. En 2010, la découverte de fissures importantes et de déformations structurelles accéléra la prise de conscience : une solution durable devenait indispensable.
C’est ainsi que fut lancé le projet du second sarcophage, officiellement nommé New Safe Confinement (NSC). L’objectif était ambitieux : recouvrir entièrement l’ancien sarcophage tout en laissant un espace suffisant pour permettre, à terme, le démantèlement futur du réacteur n°4.

Porté par le consortium international Novarka (regroupant les entreprises françaises Vinci et Bouygues), ce projet pharaonique représenta un investissement total d’environ 1,5 milliard d’euros (et non 15 milliards, le chiffre réel étant de 1,5 milliard). Le chantier fut l’un des plus complexes jamais réalisés : les niveaux de radioactivité autour du réacteur rendaient impossible tout travail prolongé sur place. La solution choisie fut donc radicale : construire le nouveau sarcophage à distance, en pièces détachées, puis le faire glisser sur des rails jusqu’à sa position finale.

Cet immense arc de métal, haut de 108 mètres, long de 162 mètres et pesant plus de 36 000 tonnes, fut assemblé à quelques centaines de mètres du réacteur puis tracté lentement au-dessus de l’ancien sarcophage en 2016. Il est conçu pour garantir une étanchéité et une protection totale pendant au moins 100 ans, permettant ainsi de sécuriser le site sur le très long terme et d’envisager sereinement les futures opérations de démantèlement.

Aujourd’hui, ce deuxième sarcophage domine le paysage de la zone d’exclusion, symbole à la fois de la démesure de la catastrophe et de la capacité humaine à répondre, des décennies plus tard, à ses conséquences les plus lourdes.

LES CONSEQUENCES

UN COUP FATAL PORTE AU REGIME

La catastrophe de Tchernobyl ne fut pas seulement une tragédie nucléaire : elle constitua un choc systémique qui accéléra l’effondrement de l’Union Soviétique.

Conséquences directes Dès les premiers jours, les autorités durent évacuer plus de 135 000 personnes dans un rayon de 30 km, puis au total près de 250 000 à 350 000 habitants des zones les plus contaminées. Pripyat, la ville modèle de 49 000 âmes, fut vidée en quelques heures et devint une cité fantôme. Des milliers de kilomètres carrés de terres agricoles et de forêts furent contaminés, rendant improductives de vastes régions en Ukraine, Biélorussie et Russie.

Le coût économique fut colossal. Entre 1986 et 1991, les dépenses directes et les pertes pour l’URSS dépassèrent 23 milliards de roubles (des centaines de milliards de dollars en équivalent actuel selon les estimations). Construction du premier sarcophage, décontamination massive, relogement des populations, indemnités aux liquidateurs, arrêt partiel de la production agricole et énergétique : le budget de l’État soviétique fut saigné à blanc. Certains analystes estiment que le total des dommages directs et indirects pour les trois républiques les plus touchées atteignit plusieurs centaines de milliards de dollars sur les décennies suivantes.

Conséquences indirectes et politiques Au-delà des chiffres, Tchernobyl porta un coup décisif à la légitimité du régime. Le mensonge initial – le silence pendant plusieurs jours alors que le nuage radioactif traversait déjà l’Europe – révéla au grand jour l’opacité et l’incompétence du système soviétique. Confronté à l’impossibilité de cacher la vérité, Mikhaïl Gorbatchev fut contraint d’accélérer sa politique de glasnost (transparence). Paradoxalement, cette ouverture, née en partie de la catastrophe, contribua à saper les fondements mêmes du pouvoir communiste.

La population perdit confiance dans l’État. Les critiques envers le modèle de développement industriel et nucléaire soviétique se multiplièrent. L’accident devint le symbole des failles structurelles du régime : technologies obsolètes, secret d’État poussé à l’extrême, mépris de la vie humaine. Gorbatchev lui-même reconnut plus tard que Tchernobyl avait été, plus encore que la perestroïka, l’un des facteurs majeurs de l’effondrement de l’URSS en 1991. L’éclatement du pays laissa en héritage aux nouvelles républiques indépendantes un fardeau économique et sanitaire écrasant.

Sur le monde entier : une onde de choc planétaire

Les retombées de Tchernobyl dépassèrent largement les frontières de l’URSS et touchèrent l’ensemble de l’hémisphère nord.

Conséquences sanitaires et environnementales Le nuage radioactif se propagea rapidement, contaminant des régions entières d’Europe : Suède, Finlande, Allemagne, Autriche, Italie, France… Des centaines de milliers de kilomètres carrés reçurent des dépôts significatifs de césium-137 et d’autres radionucléides. Si les doses moyennes restèrent relativement faibles dans la plupart des pays lointains, les « taches chaudes » locales entraînèrent des restrictions durables sur l’agriculture (interdiction de commercialiser certains produits laitiers ou champignons pendant des années).

Sur le plan sanitaire, les conséquences les plus graves concernèrent les populations directement exposées : augmentation notable des cancers de la thyroïde chez les enfants et adolescents des zones contaminées, pathologies diverses chez les liquidateurs, et un impact psychologique massif (stress, anxiété, dépression) lié à la peur du « danger invisible ». Des dizaines de milliers de personnes vivent encore aujourd’hui dans des territoires contaminés, avec les conséquences sociales et économiques qui en découlent.

Conséquences politiques et sociétales Tchernobyl marqua un tournant dans la perception mondiale de l’énergie nucléaire. L’accident, le plus grave de l’histoire du nucléaire civil, ébranla la confiance du public et des gouvernements. De nombreux pays révisèrent leur politique énergétique, renforcèrent drastiquement les normes de sûreté ou ralentirent leurs programmes nucléaires. Il devint le symbole des risques liés à la technologie nucléaire lorsqu’elle est mal maîtrisée.

Sur le plan international, la catastrophe souligna l’absence de mécanismes de gestion transfrontaliers en cas d’accident majeur et poussa à une meilleure coopération (création de conventions internationales sur la notification rapide des accidents nucléaires). Elle contribua également à l’émergence d’un mouvement écologiste et anti-nucléaire plus fort en Europe et ailleurs.

Un héritage durable Quarante ans après, Tchernobyl reste une blessure ouverte. La zone d’exclusion, transformée en laboratoire involontaire de la radioécologie, attire scientifiques, touristes et curieux. Le second sarcophage, achevé en 2016, symbolise à la fois la persévérance humaine face à l’irréparable et le poids des erreurs passées.

La catastrophe a rappelé une vérité cruelle : dans un monde interconnecté, un accident nucléaire n’a pas de frontières. Elle a changé à jamais notre rapport à l’atome, à la transparence politique et à la responsabilité collective face aux technologies les plus puissantes.

LES CHIFFRES

STATISTIQUES D’UNE CATASTROPHE

Voici une représentation par les chiffres de la catastrophe de Tchernobyl.La plupart ne sont évidemment que des estimations, le silence étant d’or dans le monde de l’énergie nucléaire civile.

  • 235 milliards d’euros dépensés pour gérer la catastrophe
  • 9 millions d’adultes et 2 millions d’enfants souffrent des conséquences de Tchernobyl
  • 5 millions de personnes vivent sur des territoires irradiés par Tchernobyl
  • 800 000 liquidateurs se sont relayés sur les zones contaminées, dont :
    • 50 000 sont décédés
    • 200 000 sont invalides ou gravement handicapés
    • 3000 sont toujours affectés à la surveillance
  • 230 000 personnes évacuées dans les zones de l’accident
  • 30 kilomètres de zone interdite
  • 120 000 kilomètres carrés de terre où le niveau radiation est au delà des normes
  • 2000 tonnes de matière radioactive sous le sarcophage
  • 190 tonnes de combustibles au moment de l’explosion
  • 1200 mètres de hauteur pour les rejets de la colonne de fumée durant l’incendie
  • 10 000 mètres d’altitude maximum pour la circulation des rejets à travers le monde
  • 2 tours du monde dans les couches nuageuses pour les rejets radioactifs
  • 5 jours de stagnation du nuage au dessus de la France
  • 6 mois pour construire l’ancien sarcophage
  • 2,9 milliards d’euros de budget pour la création nouveau sarcophage
  • 35 tonnes de matériaux utilisés pour le nouveau sarcophage
  • 110 mètres de hauteur pour le nouveau sarcophage
  • 4 000 cas de cancer de la thyroïde imputables à Tchernobyl
  • 10 000 touristes par an dans la zone d’exclusion
  • 17 radionucléides (xénon, iode, césium, ruthénium, strontium, zirconium, curium, plutonium, neptunium, etc.) relâchés lors de l’explosion
  • 84 pourcent des éléments radioactifs rejetés avaient une période radioactive inférieure à un mois.
  • 10 milliards de curies au total pour les émissions radioactives du réacteur en feu, soit deux cent fois les retombés des bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki
  • 985 000 morts directes et indirectes estimées liées à Tchernobyl à travers le monde entre 1986 et 2004
    441 réacteurs nucléaires civils en exploitation en 2007
La construction de la centrale
La construction de Pripyat
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Les batiments célèbres
La centrale après l’explosion
Pripyat : ville déserte
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La construction du sarcophage

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