Au sud de Forbach, dans le petit village frontalier de Petite-Rosselle en Moselle, le carreau Wendel – ou plutôt le site minier Wendel – se profile comme un géant figé du passé houiller lorrain. Ce complexe industriel, avec ses trois chevalements imposants (Wendel 1, 2 et 3) et ses bâtiments préservés sur près de 20 hectares, est le plus grand ensemble d’extraction charbonnière encore intact en France. Nommé en l’honneur de la dynastie Wendel, qui a dominé la sidérurgie et les mines de la région pendant trois siècles, il symbolise l’essor puis le déclin de l’industrie extractive frontalière. Classé au patrimoine, il renaît aujourd’hui en Parc Explor Wendel, un musée immersif où les échos des pics et des sirènes résonnent encore dans les vestiaires et les lavoirs abandonnés.
Les Origines : Du Gisement Sarrois à la Concession Wendel
L’histoire du carreau Wendel s’inscrit dans le prolongement du gisement houilleur sarrois-lorrain, découvert en Allemagne dès le XVIIIe siècle. Côté français, l’exploitation débute en 1856 à Petite-Rosselle, lorsque Charles de Wendel – héritier de la puissante famille sidérurgique d’Hayange – et son associé Georges Hainguerlot obtiennent la concession. Cette famille, ancrée en Lorraine depuis 1704 avec l’achat des forges d’Hayange par Jean-Martin Wendel, diversifie alors ses activités : après le fer, le charbon devient essentiel pour alimenter les hauts-fourneaux. Le premier puits, baptisé Wendel 1, est foncé en 1865, atteignant rapidement 400 mètres de profondeur. Un an plus tard, Wendel 2 suit, inaugurant un siège minier qui emploiera jusqu’à 2 500 ouvriers, souvent immigrés d’Italie, de Pologne ou d’Espagne.
À proximité, le siège Vuillemin (nommé d’après un ingénieur) voit son premier puits creusé en 1869, complété en 1889 par un second. Ces installations, reliées par des voies ferrées et des lavoirs, transforment la vallée en un poumon économique frontalier, à deux pas de la Sarre allemande. Les années 1870-1880 marquent l’apogée : le charbon gras, extrait à des profondeurs croissantes, ravitaille les usines Wendel d’Hayange, distantes d’une vingtaine de kilomètres. Mais l’annexion allemande de 1871 bouleverse tout : le site passe sous contrôle prussien, et les Wendel, famille franco-allemande, naviguent entre deux mondes, adaptant leur gestion aux aléas géopolitiques.
L’Âge d’Or et les Traces de la Guerre : Modernisation et Travail Forcé
La Première Guerre mondiale ravage la région, mais la mine renaît sous le régime de Weimar. C’est en 1935 que le destin bascule : la découverte d’un riche gisement de charbon gras à grande profondeur (jusqu’à 900 mètres) justifie le fonçage du puits Wendel 3, un colosse de 54 mètres de haut équipé d’une machine d’extraction de 1 200 chevaux. Les chevalements métalliques, emblèmes du site – dont le Vuillemin n°2, le plus ancien du bassin houiller –, dominent alors le paysage, reliés à des ateliers, des lampisteries et des bains-douches pour les mineurs. Sous l’Occupation nazie (1940-1944), le carreau Wendel devient un rouage de l’effort de guerre allemand : réquisitionné, il emploie des travailleurs forcés, dont des prisonniers polonais et soviétiques, dans des conditions infernales. Des témoignages évoquent des journées de 12 heures sous terre, entre explosions de grisou et effondrements, avec une mortalité élevée – plus de 200 victimes au total sur le site.
Après la Libération, la nationalisation des charbonnages en 1946 intègre le carreau aux Houillères du Bassin de Lorraine (Houillères de Lorraine). Une modernisation massive s’ensuit : entre 1950 et 1955, les puits Wendel 1 et 2 sont rénovés, avec de nouveaux lavoirs et un poste électrique. Les Trente Glorieuses voient l’emploi culminer à 3 000 personnes, et le site produit jusqu’à 1 million de tonnes de charbon par an, soutenant la reconstruction française. Pourtant, les crises énergétiques des années 1970 et la concurrence du pétrole sonnent le glas : l’extraction cesse en 1986 au siège Wendel, bien que des infrastructures servent encore jusqu’en 1989 pour les puits voisins.
Déclin et Fermetures : De l’Abandon à la Mémoire Collective
La fin est inexorable. Le puits Wendel 1 ferme en 1989, suivi de Wendel 2 en 1992 et Wendel 3 en 2001 – ce dernier, le plus profond (902 mètres), symbolise la profondeur d’un déclin régional. Le chevalement Vuillemin n°1 est démoli en 1990 pour des raisons de sécurité, mais les trois autres subsistent, classés monuments historiques. Abandonné, le carreau devient un fantôme industriel : végétation envahissante, machines rouillées, et un terril géant de schistes miniers (utilisé de 1872 à 1991) qui domine le paysage. Pour les anciens mineurs de Petite-Rosselle, c’est un deuil : « Le carreau, c’était notre cathédrale noire », confient-ils lors des commémorations. Des associations locales, comme l’Association pour la Sauvegarde du Patrimoine Minier, luttent contre la démolition totale, arguant de sa valeur unique en Europe.
Renaissance Muséale : Un Parc Explor pour l’Avenir
Dès 2004, un projet ambitieux émerge : transformer le site en lieu de mémoire. En 2006, le Parc Explor Wendel ouvre ses portes, premier pas vers une muséographie immersive. Le musée « Les Mineurs Wendel », inauguré en 2012, recrée le quotidien des ouvriers : descente en cage, vestiaires humides, et expositions sur la vie en cité minière. Les structures rouges abritent des galeries souterraines reconstituées, tandis que le terril offre des sentiers de randonnée. Classé « Musée de France » en 2015, le site attire 50 000 visiteurs par an, avec des événements comme des reconstitutions sonores ou des festivals miniers. En 2025, des extensions numériques – visites virtuelles et réalité augmentée – prolongent cette renaissance, liant passé industriel et transition écologique.
Le carreau Wendel n’est plus un puits noir, mais un phare de résilience lorraine : sous les chevalements silencieux, l’histoire des Wendel – de Jean-Martin à François II – murmure que l’industrie, comme le charbon, laisse des traces indélébiles, prêtes à s’embraser à nouveau dans la mémoire collective. Ce lieu frontalier, entre France et Sarre, invite à méditer sur les cycles du sous-sol : extraction, épuisement, et enfin, révélation.





























































