Le Haut Fourneau 6, ou HF6, est né dans la fièvre de Seraing, cette cité de la Meuse devenue le cœur battant de l’industrie belge. L’histoire commence en 1817 quand William Cockerill, un mécanicien anglais originaire de Lancashire, fuyant la concurrence britannique, s’installe à Verviers puis à Seraing. Il rachète un ancien moulin à eau sur les bords de la rivière et le transforme en atelier de construction mécanique. Très vite, il y installe des fours à puddler, des laminoirs à vapeur et, surtout, des hauts fourneaux. Son fils John, plus ambitieux encore, prend les rênes en 1823 et fait de l’usine un empire. En 1835, la société John Cockerill & Cie emploie déjà deux mille ouvriers et produit tout : des chaudières aux locomotives, des rails aux canons. Les premiers hauts fourneaux, numérotés de 1 à 5, tournent jour et nuit, alimentés par le charbon de Liège et le minerai de fer lorrain ou luxembourgeois.
Le HF6, lui, n’apparaît qu’à la toute fin du XIXe siècle, autour de 1905, dans un contexte de course à la taille. À cette époque, la Belgique est le troisième producteur d’acier en Europe, derrière l’Allemagne et le Royaume-Uni. Pour rester compétitive, la Société anonyme John Cockerill, devenue Cockerill-Ougrée en 1955 après fusion, décide de construire un fourneau géant. Le HF6 est conçu selon les normes les plus modernes : cuve en tôle rivetée, réfractaires en briques silico-alumineuses, cowpers (échangeurs de chaleur) de grande capacité, et une hauteur d’environ 25 mètres. Il peut charger jusqu’à 600 tonnes de gueulard par jour, alternant couches de coke, de minerai et de castine. Sa production atteint 400 à 500 tonnes de fonte liquide par 24 heures, une prouesse pour l’époque. Les ingénieurs l’équipent d’un système de récupération des gaz de haut fourneau, utilisés pour chauffer les cowpers ou alimenter les chaudières de l’usine.
Pendant la Première Guerre mondiale, les Allemands occupent Seraing dès août 1914. Ils réquisitionnent le HF6, encore relativement neuf, pour fondre de la fonte destinée aux obus de 77 mm et aux rails de chemin de fer pour le front. Les ouvriers belges, sous surveillance, travaillent dans des conditions effroyables. À la Libération, en 1918, le fourneau est intact, mais usé. Il redémarre aussitôt.
La Seconde Guerre mondiale est plus destructrice. En mai 1940, l’invasion allemande est fulgurante. Le HF6 est de nouveau mis au service du Reich, produisant de la fonte pour les blindages et les munitions. Les Alliés, conscients de l’importance stratégique du site, le bombardent à plusieurs reprises. Le 11 avril 1944, une vague de B-17 américains largue plus de 300 bombes sur Seraing. Le HF6 est touché : la cheminée s’effondre, la cuve est fissurée, mais le squelette tient. Les ouvriers, aidés par des prisonniers italiens, le remettent en marche en quelques mois.
Après 1945, le HF6 connaît ses plus belles années. Dans les années 1950, il tourne à plein régime. La fonte sort à 1 450 °C, coule dans des poches de 50 tonnes, puis file vers les aciéries Thomas ou Martin pour devenir de l’acier doux. On l’utilise pour les rails du chemin de fer belge, les poutrelles des ponts de la Meuse, les tôles des navires construits à Hoboken. Les équipes se relaient en trois-huit, dans un vacarme assourdissant : sifflements des vannes, grondements des ventilateurs, éclats de scories projetées comme des feux d’artifice. L’odeur de soufre et de métal brûlant imprègne les rues de Seraing.
Mais dès les années 1960, les signes de déclin apparaissent. Le Japon inonde le marché avec de l’acier moins cher, produit en usines côtières géantes. La Belgique, coincée dans ses vallées étroites, peine à moderniser. En 1966, Cockerill fusionne avec Ougrée-Marihaye, puis en 1970 avec Hainaut-Sambre, formant Cockerill-Sambre. Le HF6, vieillissant, devient moins rentable. En 1975, on installe un dernier système d’injection de charbon pulvérisé pour réduire la consommation de coke, mais c’est trop tard.
Le 23 juillet 1980, à 6 h 12 du matin, le dernier coulage a lieu. Le fourneau est vidé, les feux éteints. La décision vient du plan Davignon, imposé par la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) pour réduire les surcapacités. Plus de 3 000 ouvriers perdent leur emploi à Seraing cette année-là. Des manifestations éclatent, des barricades sont dressées, mais rien n’y fait. Le HF6 est condamné.
Dans les années 1990, on démonte la cuve pour récupérer l’acier. La cheminée est abattue en 1998. Aujourd’hui, à l’emplacement du fourneau, il reste une esplanade vide, bordée par les anciens halls de coulée, transformés en lofts ou en bureaux. Seule une plaque commémorative, posée en 2010, rappelle : *« Ici se dressait le Haut Fourneau n°6, éteint le 23 juillet 1980. Symbole d’un siècle d’industrie et de labeur. »*
Pourtant, l’histoire continue. Depuis 2018, le musée de la Forge John Cockerill, installé dans l’ancienne halle aux machines, expose une maquette du HF6, des photos d’époque, des outils de fondeur. Des anciens viennent raconter : le bruit, la chaleur, la fierté d’avoir fait couler la fonte qui a construit la Belgique. Seraing, autrefois noire de fumée, est devenue une ville en mutation, mais dans ses murs, dans ses accents, dans ses silences, le souvenir du HF6 brûle encore.





























































