Le Haut Fourneau B, ou HFB, est le doyen encore debout des Forges de Seraing, ce volcan industriel qui a craché feu et acier pendant plus d’un siècle et demi au bord de la Meuse. Son histoire commence en 1835, dix-huit ans après l’arrivée de William Cockerill sur le site. Le premier fourneau, baptisé HFA (pour « Ancien »), est déjà en service depuis 1825 ; le HFB, second-né, sort de terre cette année-là pour doubler la mise. Il mesure 15 mètres de haut, une cuve en fonte rivetée, un foyer en briques réfractaires de Dinant, souffleries actionnées par des machines à vapeur de 300 chevaux. Dès le premier allumage, il avale 200 tonnes de charge par jour : coke de Charleroi, minerai de fer lorrain ou de la Calestienne, calcaire de la vallée. La fonte sort à 1 300 °C, coule en rigoles de sable, forme des saucissons de 500 kg que les mouleurs cassent à la masse. En une journée, 150 tonnes de fonte brute, assez pour cent rails ou deux locomotives.
John Cockerill, maître des lieux, le pousse à fond. En 1840, il exporte déjà vers la Prusse et la Russie ; le HFB fond les essieux des premières lignes de chemin de fer belge. Les ouvriers, souvent anglais ou irlandais, dorment dans des baraques en bois le long de la Meuse, boivent la bière tiède des cantines, travaillent 14 heures d’affilée dans une chaleur de forge. En 1848, pendant la révolution belge, le fourneau reste allumé pour fondre des boulets de canon ; les gendarmes veillent, baïonnette au canon. Après la mort de John en 1840 et la faillite de 1843, l’État belge rachète l’usine ; le HFB est modernisé en 1852 : nouvelles souffleries, gueulard fermé, production qui grimpe à 250 tonnes par jour.
1914 : les Allemands entrent à Seraing le 5 août. Le HFB, 79 ans, est réquisitionné. Les fondeurs belges, sous la menace des fusils, coulent des obus de 105 mm. Sabotage discret : un peu trop de phosphore pour rendre la fonte cassante. À l’armistice, le fourneau est intact, redémarre en 1919 pour la reconstruction : rails pour la ligne Liège-Namur, tôles pour les charpentes des usines détruites. Les années 20 apportent l’électricité : les ventilateurs passent du vapeur à l’électrique, la production atteint 300 tonnes.
1940 : panzers allemands. Le HFB, centenaire, est de nouveau capturé. Il fond des blindages pour les half-tracks, des culasses pour les 88 mm. Les bombardements alliés pleuvent : 5 septembre 1943, 11 avril 1944. La cheminée voisine s’écroule, des éclats percent la hotte, mais la cuve tient. Réparations de fortune avec des plaques d’acier boulonnées. À la Libération, le 8 septembre 1944, les GI’s trouvent le fourneau encore tiède ; il redémarre en trois semaines pour fondre des pièces de ponts Bailey.
Les années 50-60 sont l’apogée. Cockerill-Ougrée (fusion 1955) installe trois cowpers de 30 mètres, un gazomètre de 50 000 m³, un système d’injection d’oxygène. Le HFB produit 400 tonnes par jour, coule la fonte en poches de 35 tonnes qui filent vers l’aciérie Martin. La nuit, la flamme orange éclaire jusqu’à Ougrée ; les sirènes rythment les coulées à 22 h, 6 h, 14 h. Les équipes – Wallons, Italiens, Marocains – chantent en italien entre deux charges, la sueur collant les bleus de travail. Cette fonte construit les autoroutes E40, les coques des minéraliers d’Anvers, les pylônes des lignes à haute tension.
Mais le monde change. Les hauts fourneaux japonais de 4 000 tonnes par jour inondent le marché. Le HFB, avec sa cuve étroite, consomme trop de coke. En 1972, on tente l’injection de fuel lourd ; en 1975, du charbon pulvérisé. Peine perdue. Le plan Davignon de 1977 condamne les vieilles installations. Le HF6 s’éteint en 1980, mais le HFB, symbole, est épargné… jusqu’à la dernière coulée.
Le 31 décembre 1977, à 23 h 57, la dernière poche est remplie. Les sirènes hurlent trois minutes, les ouvriers jettent casquettes et gants dans la gueule froide. Le fourneau est classé monument historique en 1978. On vide la scorie, on démonte les vannes, on repeint la cuve en rouge brique. Une passerelle en acier est ajoutée pour les visiteurs.
Aujourd’hui, en 2025, le HFB domine toujours le site, 35 mètres de haut, rouille et lierre mêlés. Autour, lofts, bureaux, un parc photovoltaïque. Le Musée de la Forge John Cockerill, ouvert en 2018 dans l’ancienne halle aux machines, le met en scène : maquette animée, hologrammes de coulées, témoignages d’anciens. On monte les 186 marches jusqu’au gueulard, on regarde dans le vide noir où grondait le feu. Une plaque, posée en 1980, dit simplement : *« HFB – 1835-1977. Il a fait la Belgique. »* Et dans le vent de la Meuse, on entend encore le souffle des cowpers, le cliquetis des bennes, le cœur battant d’une ville qui n’oublie pas.









































