Un géant endormi de la Guerre froide
Imaginez une route sinueuse qui grimpe dans l’Apennin tosco-émilien, entre la Toscane et l’Émilie-Romagne, jusqu’à 1 520 mètres d’altitude. Au sommet du Monte Giogo, dans la commune de Comano (province de Massa-Carrara), quatre immenses paraboles de 20 mètres de diamètre chacune pointent encore vers le ciel, figées comme des sentinelles d’un autre temps. C’est l’ancienne station troposcatter NATO « Livorno Station », code IMXZ, l’un des sites les plus impressionnants et les mieux conservés du réseau ACE High.
Construite à partir de 1956 et mise en service en 1960, cette base faisait partie du système de communication stratégique de l’OTAN baptisé ACE High (Allied Command Europe High). À une époque où les satellites militaires n’existaient pas encore, la technologie troposcatter (« diffusion troposphérique ») permettait d’envoyer des signaux radio ultra-puissants (jusqu’à 10 kW) qui rebondissaient sur la troposphère pour franchir les reliefs montagneux sur plusieurs centaines de kilomètres. Depuis le Monte Giogo, les liaisons reliaient l’Italie à la France, à l’Allemagne et à l’ensemble du commandement allié en Europe du Sud. En cas d’attaque nucléaire, un message d’alerte pouvait parcourir tout le réseau en moins de 30 secondes.
Pendant près de quarante ans, cette cime venteuse et souvent enneigée abrita une petite communauté militaire internationale : Américains, Italiens et autres personnels de l’OTAN vivaient dans une enceinte ultra-secrète, avec logements, mess, générateurs diesel et ces fameuses antennes « billboard » visibles à des dizaines de kilomètres. Les riverains racontent encore que les émissions électromagnétiques étaient si fortes qu’elles perturbaient la migration des oiseaux et faisaient parfois apparaître d’étranges lueurs dans le ciel nocturne.
Avec l’arrivée des satellites de communication et la fin de la Guerre froide, la station fut désactivée entre 1994 et 1995. Les militaires partirent, les portes furent cadenassées, puis oubliées. Depuis, la nature et le vandalisme ont lentement repris leurs droits. Les explorateurs urbains (urbex) l’ont surnommée « Ice Station Zebra », en référence au roman et au film d’espionnage, tant l’endroit peut devenir glacial et isolé en hiver.
Aujourd’hui, entrer dans les bâtiments abandonnés, c’est marcher sur des sols jonchés de débris, découvrir des bureaux renversés, des armoires éventrées, des cartes murales décolorées et parfois encore des restes de matériel militaire. Les quatre paraboles, rouillées mais toujours debout, dominent le paysage comme des monuments d’une guerre qui n’a jamais eu lieu. Le vent s’engouffre dans les structures métalliques et produit un sifflement continu, presque fantomatique.
Le site n’est pas officiellement ouvert au public et reste propriété de l’État italien ; l’accès se fait donc à vos risques et périls. Pourtant, chaque année, des dizaines de photographes, historiens et curieux grimpent jusqu’au sommet pour contempler ce témoin exceptionnel du XXe siècle. Le Monte Giogo et sa base IMXZ rappellent à quel point l’Europe a vécu, pendant des décennies, sous la menace permanente d’un conflit total – et combien la paix que nous connaissons aujourd’hui reste fragile.
Un lieu fascinant, à la fois beau et inquiétant, où le silence a remplacé le bourdonnement incessant des émetteurs de la Guerre froide.















