L’histoire d’un « navire fantôme » abandonné à Brest (2008-2016)
Le 25 novembre 2008, un vraquier de 153 mètres battant pavillon panaméen, le Captain Tsarev, entre dans l’histoire du port de Brest… mais pas pour les meilleures raisons. Construit en 1982 en Union soviétique, ce cargo de 13 500 tonnes de port en lourd subit une avarie majeure de propulsion au large de la Bretagne. Remorqué par l’Abeille Bourbon, il accoste au quai Est du 5ᵉ bassin. Ce qui aurait dû être une simple escale technique se transforme en une saga judiciaire et humaine de plus de huit ans.
Un armateur qui disparaît, un équipage abandonné
L’armateur grec, confronté à des difficultés financières, refuse de payer les réparations et abandonne purement et simplement le navire… ainsi que ses 12 marins ukrainiens et russes. Sans salaire, sans billet de retour et sans perspective, ces marins vivent des mois entiers à bord, dans des conditions de plus en plus précaires. Ils sont soutenus par l’association bretonne Mor Glaz et par la solidarité locale, tandis que les dettes s’accumulent : salaires impayés, frais de port (plus de 700 000 €), créances d’un shipchandler et d’une banque grecque (plusieurs millions d’euros).
Le bateau est saisi par la justice française. Il devient un « navire poubelle », ces épaves flottantes que personne ne veut reprendre en charge.
Huit ans d’immobilisme et un incendie spectaculaire
De 2008 à 2016, le Captain Tsarev reste amarré à Brest, rouillant lentement et encombrant le port. Il est déplacé à plusieurs reprises (notamment pour les Fêtes maritimes internationales de 2012 et 2016) afin de libérer les quais.
En septembre 2014, un violent incendie ravage la passerelle et les superstructures, aggravant encore son état de délabrement.
La fin tragique d’une longue agonie
En 2015-2016, la Région Bretagne, lassée de voir cette épave défigurer le port, décide de prendre le dossier en main. Le choix est fait de déconstruire le navire en France, chez Les Recycleurs Bretons, malgré un coût plus élevé que l’exportation vers la Turquie ou l’Inde.
L’opération commence à l’été 2016 dans la forme de radoub n°1.
Le 12 août 2016, un drame survient : le système d’extinction automatique au CO₂ d’une cale se déclenche accidentellement alors que des ouvriers et un expert sont à l’intérieur. Quatre personnes sont intoxiquées. L’expert maritime Jean-Bernard Cerutti, ancien contre-amiral et directeur du Ceppol, décède des suites de cet accident. Trois ouvriers sont grièvement blessés. Une enquête judiciaire est ouverte.
Un symbole et une leçon
À l’automne 2016, les 5 500 tonnes d’acier du Captain Tsarev sont enfin découpées et évacuées. Le quai retrouve son aspect normal après huit années d’occupation.
Cette affaire est devenue emblématique des dysfonctionnements du transport maritime mondial : pavillons de complaisance, armateurs insaisissables, marins abandonnés et ports européens transformés en cimetières flottants. Elle a renforcé la détermination des associations comme Mor Glaz et des pouvoirs publics français pour mieux encadrer le démantèlement des navires en fin de vie et protéger les équipages.
Le Captain Tsarev n’existe plus, mais son histoire reste gravée dans la mémoire maritime brestoise.










